Café Crème

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Mots

Prendre le temps de réfléchir, de lire, de dire ou d'écrire … le luxe !

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lundi 5 janvier 2009

Bonne année

Au gui l’an neuf, un lundi matin de nouvelle année, arrivée au boulot. Quelques « Bonne année » fusent ici et là mais on ne sent guère de conviction, comme si les gens étaient fatigués ou désabusés.

Mon patron vient de ressortir de mon bureau en m’ayant lui aussi souhaité la bonne année et en espérant qu’elle serait plus calme pour moi que 2008, ce à quoi je lui ai répondu qu’il y avait peu de chances que ce soit le cas et que j’attendais 2010 avec impatience pour être enfin sorti des affaires judiciaires. Pas de réponse, hochement de tête et puis c’est tout. Ensuite la comptable m’a apporté ma feuille de paye de décembre, très maigre cette année, comme je le pressentais d’ailleurs. Pour faire court, c’est, pour la première fois depuis quinze ans que je travaille ici, largement plus d’un mois de salaire (sous forme de prime et très exactement égale à zéro pour 2008) qui saute, et justement l’année où il ne faudrait pas. L’avantage c’est que je sais avec certitude ce qui va se passer dans un futur relativement proche — ils ont agi exactement de la même manière avec le dernier licencié.

Je n’ai donc plus aucun scrupule pour mettre en ligne mon beau CV que des amis ont pris soin de m’aider à reconstituer. Dommage que cette année encore ne soit pas propice aux embauches vu la morosité ambiante qui ne va pas s’arranger dans les mois qui viennent. J’ai un peu l’impression d’avoir le cul entre deux chaises et que deux couillons aient envie de les tirer chacun de leur côté. Pas confortable du tout.

N’empêche que, cette année nouvelle, je vous la souhaite meilleure que la précédente et je vous embrasse !

lundi 29 décembre 2008

L'imbue

Nous avions failli rater le train qui devait nous emmener dans une ville rose et pleine de soleil. Le hasard, le sort ou les lutins ont décidé qu’il n’en serait rien et finalement un autobus vide et bien chauffé s’est présenté à nous alors que nous nous dirigions vers le métro. Quelques minutes plus tard, le dit-métro s’annonçait enfin, alors même que l’affichage électronique avait décidé de faire grève en ce dimanche frisquet de l’hiver parisien. Quelques longs couloirs à tirer un sac fort large et lourdement chargé de nos affaires, quelques hautes marches à porter le même sac toujours aussi large et lourd[1] et enfin le quai avec son cortège de partants et d’accompagnateurs qui rivalisaient d’imagination pour ralentir la progression de chacun. Il était sept heures vingt-huit lorsque le réveil n’a pas sonné et il était huit heures huit lorsque nous sommes enfin montés dans la voiture du train en partance.

Les plus de cinq heures qui ont suivi nous ont permis de récupérer de toute cette agitation. C’est reposés, pour autant qu’on puisse l’être après avoir passé un quart de journée assis sur des fauteuils certes confortables, mais tout de même bien fourbus que nous sommes descendus à notre destination. Un fort beau soleil nous attendait, le même que le parisien que nous avions laissé, et un froid moins piquant que celui qui nous avais rafraîchit le matin pendant notre course après le temps. Embrassades, retrouvailles, discutailles, etc jusqu’au moment où nous avons été emmenés tels des princes devant l’entrée du théâtre où avait lieu la représentation. Nous avions des places réservées pour un récital de Dame Felicity Lott, fort surprenante dans un registre entièrement dédié à l’amour, et nous nous sommes retrouvés fort bien placés au sixième rang, juste en face du piano à queue — peut-être un demi ou un quart, allez savoir — qui allait accompagner l’artiste pendant son spectacle.

Seize heures ont sonné alors que les derniers spectateurs prenaient place dans la salle, ma foi fort bien remplie, lorsqu’un couple est arrivé et s’est assis juste devant nous. Lui, la cinquantaine bedonnante, cheveux poivre et sel avec beaucoup de sel, une paire de lunettes à monture d’écaille il me semble — ma mémoire peut me jouer des tours —, un costume sombre de bonne facture pour autant que je puisse en juger et la grosse montre en métal qui va avec. Elle, la quarantaine passée ou maquillée, je ne sais pas trop, habillée d’un costume sombre également, blonde coupe carrée façon business-women, et le m’as-tu-vu de rigueur. À peine était-elle assise qu’elle s’avachissait sur son fauteuil en se languissant pour je ne sais trop quelle raison. Elle me faisait penser à cette actrice qui jouait cette avocate blonde dans la série « Avocats et associés » qui passait il y a quelques années sur une des chaines de télévision.

Enfin, le calme se faisait doucement dans les rangs, un couple de personnes plutôt âgées sont arrivées et ont justement réclamé les deux places que le couple précédent avait choisies. Bref conciliabule entre les quatre et miss business-women se lève enfin, en montrant à tous la goujaterie manifeste que ces personnes avaient à son égard. On osait la faire déplacer, pour lui prendre la place qu’elle avait choisie ! Son mari ou son amant ou son compagnon, enfin bref, celui qui lui servait de cavalier finit par lui glisser un mot ou deux à l’oreille et ils partirent s’installer légèrement à l’écart, sur les rangs de côté. Malheureusement pour le vieil homme, celui-ci avait quelques difficultés à se mouvoir, il était d’ailleurs équipé d’une canne, et ne put s’installer à sa place, ne pouvant étendre complètement sa jambe qui était prise dans une gouttière. Sa femme et lui décidèrent alors de se placer ailleurs et retournèrent vers les rangs de côtés, plus faciles d’accès et de disposition si l’on choisissait une place au bord de ceux-ci, justement à l’endroit ou la miss et son compagnon avait finis par s’installer.

Celle-ci, voyant les deux places se libérer, se leva aussitôt pour revenir reprendre possession en disant à haute et intelligible voix que finalement il n’aurait pas été besoin de les déplacer pour en arriver là. Ils sont donc revenus s’asseoir devant nous, elle toujours à s’avachir aussitôt sur son fauteuil, en n’oubliant pas de maugréer à voix haute sa déception de ne pas avoir été remerciée d’avoir cédé sa place deux fois ! Elle a ensuite consciencieusement montré qu’elle connaissait fort bien la mise en scène et les œuvres choisies en s’esclaffant pour ne pas dire plus, certes aux mauvais moments me semble-t-il, et en répétant à plusieurs reprises : « Ah ! Felicity ! », comme si elles étaient les meilleures amies du monde.

Il m’espanterait fort qu’il en fut ainsi, sans même chercher à trouver quelconque affinité entre l’artiste formidable que nous avons eu le bonheur d’écouter sur scène et cette imbue d’elle même qui tenait à faire sa partie de spectacle dans la salle. Je garde cependant un excellent souvenir de ce récital, même s’il fut légèrement troublé, qui me donne ainsi l’occasion d’écrire un petit récit décalé.

Dame Felicity Lott, bravo.

Notes

[1] C’est curieux comme les stations de métro qui donnent sur les gares parisiennes sont dépourvues du moindre escalator, alors que c’est souvent celles-ci que nous fréquentons chargés de valises et de cabas.

dimanche 21 décembre 2008

Tout et son contraire

J’ai assisté à une réunion éducative pour mon fiston vendredi matin dernier. Sa mère, présente elle aussi, n’a eu de cesse de se lamenter sur l’état dans lequel se trouve le petit bonhomme depuis quelques semaines. Pour résumer, il ne s’alimente presque plus, à part le petit déjeuner le matin, s’endort si mal le soir qu’elle est obligée de venir l’endormir pour qu’enfin, et pas avant vingt-deux heures trente, vingt-trois heures il finisse par tomber dans les bras de Morphée, etc etc. Son médecin traitant, qui fut le mien pendant un temps et que je sais être plutôt du genre alarmiste, considère ce gamin comme dépressif et prétend que le psychiatre qu’il consulte depuis des mois ne le fait pas beaucoup avancer, ou qu’elle n’a pas noté de changement sensible de ce côté alors que cela aurait du — ce sur quoi je suis plutôt d’accord. Pour finir une de ses institutrices nous a appris qu’il continuait à s’isoler de ses camarades de classe, pendant les récréations, quand bien même ceux-ci le sollicitaient pour qu’il vienne jouer avec eux.

Et puis je suis venu le chercher samedi matin comme prévu pour la première partie des vacances. Je passe sur les bons conseils impératifs que sa mère lui a prodigués tout le temps où je récupérais quelques cartons de vêtements, et jusqu’à l’ascenseur qu’elle a bloqué le temps de lui demander si il voulait qu’elle lui fasse coucou de la fenêtre puis ensuite sur le balcon de l’autre côté de l’appartement, et ce n’est qu’après m’avoir dit qu’il tenait absolument à lui parler au téléphone tous les soirs qu’elle a fini par libérer les portes.

On a empilé les cartons dans la voiture, chargé sa petite valise, puis nous sommes montés et avons attachés nos ceintures. Départ, on commence à discuter un peu, et mine de rien je le surveille du coin de l’œil dans le rétroviseur. Il n’aura pas eu un regard vers la fenêtre ou le balcon. Je note dans un coin et ne relève pas plus. Et puis ce soir, alors que j’écris ce billet, je peux écrire ce que j’ai constaté depuis deux jours. Il dort comme un loir, dès qu’il est au lit ou presque — je l’ai couché relativement tôt ces deux soirs de week-end — ne s’est réveillé qu’après avoir fait une nuit de treize heures, c’est dire le manque de sommeil qu’il a à rattraper, n’a cessé de dévorer pendant toutes ses journées, à mon grand étonnement d’ailleurs — je ne lui connaissais pas un appétit comme celui-là — et c’est amusé comme un fou lorsque je l’ai emmené au parc où se trouvaient quelques dizaines de gamins de son âge.

Pendant ce temps il n’aura pas, à une seule reprise, exprimé le besoin ou l’envie d’appeler sa mère, la pauvre qui appelle de son côté toutes les quatres heures et laisse invariablement le même message sur mon répondeur en commençant par un « Comme ton fils me l’a demandé, j’appelle pour lui parler… » (sic). J’ignore en considérant que s’il tient à lui parler, il est suffisamment âgé et dégourdi pour me demander s’il peut utiliser le téléphone. D’ailleurs il m’a demandé tout à l’heure mon numéro de portable pour pouvoir m’appeler — ce que j’ai fait en lui inscrivant sur un grand post-it que j’ai ensuite collé près du téléphone fixe — alors que je lui expliquais que s’il ne me trouvait pas à son réveil demain matin, c’était parce que j’aurais été mettre des pièces dans le parcmètre et que je serais revenu dans les quelques minutes qui suivraient. Pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

dimanche 7 décembre 2008

Trac

Retour sur une journée spéciale. Spéciale parce que c’était la première que j’ai pu passer en tête à tête avec le fiston depuis plus de deux mois. On m’avait promis un refus obstiné de venir avec moi, un refus obstiné de venir chez moi passer quelques instants, un refus obstiné de simplement me dire plus de trois phrases au téléphone. On avait raison jusqu’à ce que j’arrive pour l’emmener. Il s’était caché dans la salle de bain, avait fermé celle-ci à clé. Je lui ai demandé de m’ouvrir, sans élever la voix et quasiment aussitôt j’ai entendu le verrou tourner, la porte s’ouvrir et lorsqu’enfin j’ai vu son visage, il portait un large sourire, vous savez, un de ceux qui monte de chaque côté jusqu’aux oreilles !

Il est sorti, a maladroitement tenté de me donner un coup de pied ou deux, parce que c’était la sanction promise par “on”, parce que soit-disant c’était le seul moyen pour lui de me signifier son refus ou sa colère. Sauf que les coups de pieds étaient accompagnés d’un rire franc et du même et large sourire. On a joué comme ça une minute, histoire de donner le change à “on” qui ne manquera probablement pas de témoigner qu’il avait voulu se battre avec moi, la belle affaire, et enfin j’ai donné le signal du départ. Chaussures, manteau, gants, écharpe et bonnet, sans oublier bien sûr une caisse en plastique contenant son trésor du moment, quelques dizaines de voitures.

J’avais le trac en montant mais il n’est pas resté longtemps. Quelques secondes, le temps de voir le premier sourire et il s’est effacé aussitôt devant le plaisir et le bonheur de le retrouver. Départ ensuite pour ailleurs et nous avons commencé à discuter dans la voiture pour savoir s’il valait mieux manger ici ou là, s’il avait envie d’aller visiter un joli aquarium dont j’avais entendu parler à la Porte Dorée et finalement nous avons convenu de passer chez moi, de déjeuner et ensuite nous irions à l’aquarium en bus et métro. Il était ravi du programme et pour tout dire moi aussi. On a tout de même pris le temps de regarder un film sur l’ordinateur, avec quelques douceurs parce que c’est meilleur avec et ensuite direction les poissons en tramway et bus. Oui on avait trouvé que le tramway c’était plus chouette que le métro, donc tramway nous avions choisi.

Quelques centaines de poissons plus tard — et quelques dizaines de photos dans l’appareil, de quoi agrémenter un peu ici dans quelques jours ou semaines —, et deux crocodiles dont on a pas vu bouger le moindre cil et ce n’est pas faute d’avoir essayé de les animer un peu en criant après, nous sommes ressortis pour retourner goûter à la maison avant que je le ramène. Le temps est passé sans ennui, et apparemment il est revenu plutôt content et passablement fatigué de sa journée, au point de faire un somme réparateur dans la voiture pendant que je négociais quelques bouchons.

Conclusion, ne pas croire ce que l’adulte traduit de ce que l’enfant raconte, c’est souvent compris de travers ou alors le filtre est trop épais pour que la réalité puisse le traverser sans trop de dégâts. En attendant j’ai rendez-vous mardi soir pour un MacDo promis, il adore et moi je … subis, mais bon, et puis ensuite les quelques premiers jours des vacances de Noël, jusqu’au réveillon du 24 compris — j’ai proposé de raccourcir ma période pour qu’il puisse passer le jour de Noël avec sa mère. Vous savez quoi ? Il n’avait pas compris ça et pensait qu’il allait rester avec moi jusqu’à la fin de la première semaine et n’avait cependant pas du tout l’air d’être traumatisé par cette éventualité. Et dire que “on” répétait à l’envi qu’il n’arrêtait pas de dire à tout le monde qu’il ne voulait plus venir chez moi…

Boudiou que je l’aime ce gamin.

vendredi 28 novembre 2008

Les extraterrestres

Le premier arrive, jean noir serré, un blouson qui doit dater des années 80 si ce n’est encore plus vieux, un visage fin, coupé à la serpe, une barbe de deux ou trois jours, la peau marquée et grêlée, les yeux noirs enfoncés profondément sous les sourcils broussailleux, une chevelure couleur corbeau, abondante et désordonnée. Il apparaît plutôt maigre, sec, cela se voit à ses mains et ses doigts qu’il a nerveux et osseux, les veines saillantes courent en remontant vers les poignets. Une lumière qui pulse attire mon regard vers son oreille droite. Une sorte d’écouteur sans fil est accroché là. L’homme scrute les environs, comme s’il voulait évaluer les dangers de l’endroit, se familiariser avec la configuration des lieux, puis se retourne enfin. Je l’entends marmonner quelque chose mais sans arriver à distinguer un seul des mots qu’il prononce.

Le deuxième arrive enfin, en soutenant un troisième compagnon. Il le tire par la manche en l’encourageant à marcher : « Allez, encore un effort, ce n’est plus très loin ! » dit-il au troisième. Une oreillette de même facture est également accroché à l’oreille droite du deuxième. C’est une copie quasi conforme du premier à la différence près de la paire de lunettes qu’il porte sur son nez. De gros verres de myope, je suppose, qui lui grossissent exagérément son regard. Un jean noir serré, un blouson vert foncé qui provient probablement du même fournisseur que le premier, j’ai aussitôt pensé à des clochards mais les oreillettes prouvaient évidemment le contraire. D’où venaient-ils. Où allaient-ils. Et surtout pourquoi le troisième était si différent d’eux dans son apparence et son attitude. Il semblait désorienté, comme s’il éprouvait des difficultés à se mouvoir et à comprendre où il se trouvait et ce qu’il faisait.

Le premier n’a plus bougé en attendant les deux autres. De temps en temps je l’entends dire un mot ou une phrase pendant qu’il observe la procession laborieuse de ces deux compères. Le troisième est plus petit que les deux autres, plus gros, plus lourd. Il porte un survêtement noir rayé de deux bandes blanches le tout recouvert d’un caban élimé. De grosses baskets neuves et rouges ornent ses deux pieds et, contrairement aux deux autres, aucune oreillette n’est visible sous son bonnet de laine noire. La petite lumière bleue luit sur le côté du visage de chacun des deux premiers dans cette nuit tombée sur le quai du tramway. Ils arrivent enfin devant les sièges vides disposés là. Le premier fait un signe au deuxième, lequel dit aussitôt au troisième « Assied-toi là, tu seras mieux ! ». Le troisième n’a pas l’air de comprendre et regarde hagard celui qui vient de lui parler. Puis, au bout d’une bonne dizaine de secondes, il comprend enfin et pose son postérieur sur un des sièges libres.

Quelques minutes se passent en attendant le tramway dont l’arrivée imminente finit par être annoncée. Les deux connectés se parlent par oreillette interposée tout en observant chacun de leur côté. Curieuse conversation dont je ne capte que quelques bribes où il est question de boisson, de gravité et d’entrainement. Bizarre. Enfin la rame arrive et s’arrête devant nous. Je monte aussitôt et avise une place libre dans un coin où je vais me poser. Le deuxième attrape la manche du troisième et lui dit « Allez, il faut monter, il va partir sans nous… ». Le troisième n’a pas l’air d’être là, comme s’il n’entendait pas ce que le deuxième lui disait et c’est avec lenteur qu’il finit par répondre à la sollicitation musclée du deuxième. Le premier est déjà entré, prêt à bloquer la fermeture des portes s’il fallait. Le deuxième puis le troisième entrent à leur tour puis se dirigent vers le premier qui s’était dirigé entre temps vers quelques places assises et disponibles.

Je me suis plu à imaginer l’environnement de l’endroit d’où il venaient, une atmosphère moins chargée en oxygène, peut-être beaucoup polluée que la notre. une gravité moins forte ou bien des moyens de déplacement qui diminuaient l’effort demandé pour se déplacer. Comment avaient-ils fait pour choisir leur destination. Avaient-ils étudié notre civilisation pendant quelques années avant de se décider à venir. Toutes ses questions tournoyaient dans ma tête et occupaient mon esprit pendant mon voyage. À chaque station, le premier ou le deuxième se levait, allait vers les portes ouvertes, jetait un œil à l’extérieur et revenait s’assoir avec un air satisfait. Quelques mots dits à haute voix provoquait le clignotement de l’oreillette et la jumelle accrochée à l’oreille de l’autre compagnon s’allumait alors en cadence.

Il aura fallu toute la conviction du deuxième pour obtenir du troisième qu’il s’asseye une nouvelle fois, comme si ce geste lui coutait un effort surhumain et c’est à cet instant que j’ai commencé à comprendre ce qu’il se passait. Les deux premiers étaient entrainés ! Voilà l’explication. Cela faisait probablement plusieurs mois qu’ils étaient là et avaient pu s’habituer petit à petit à l’environnement étrange auxquels ils étaient soumis. Les efforts consentis pendant cette durée les avaient amaigris considérablement et ils devaient compenser les pertes caloriques consécutives à cette perte de poids en portant de gros et chauds blousons. Le troisième venait juste d’arriver, c’était évident car il suffisait de l’observer un peu pour comprendre que la gravité et l’atmosphère particulière le forçait à un exercice musculaire dont il n’était pas coutumier et il était quasiment certain que la proportion d’oxygène dans l’air soit la raison de sa désorientation. Il allait lui falloir quelque temps avant de se métamorphoser et de s’acclimater comme ses compatriotes.

Terminus, tout le monde descend. Je. Ils aussi, toujours en tirant le troisième par la manche. je me suis retourné et les ai observé un moment avant de repartir vers ma destination finale, au chaud. Je me suis longuement demandé si j’allais les aborder, leur poser des questions, au moins quelques unes de celles qui n’avaient toujours pas trouvé de réponse. Et puis j’ai renoncé, sans trop savoir pourquoi, peur d’une réaction bizarre peut-être ou simplement la fatigue et l’envie de me retrouver à l’abri. les hypothèses sont toujours dans mon esprit alors que j’écris cette rencontre du troisième type. Petite planète ou haut pays, je n’ai pas encore décidé ce qui me plairait le plus de croire…

samedi 22 novembre 2008

Attente et ravissement

L’attente a commencé, la vraie, car je sais que depuis hier le délibéré — sauf cas de force majeur de dernière minute — a été prononcé par la juge. C’est maintenant au greffe du tribunal de jouer, de communiquer aux différentes parties, probablement par avocat interposé. À quel sauce vais-je être mangé ? Quelle va-t-être ma condition une fois que j’aurai appris ce qu’il adviendra. Des questions dont, finalement, je me fous un peu. Parce qu’il n’y a qu’une chose qui m’importe réellement en ce moment — et la dame des questions me l’a fait remarquer en me disant que quelque soit le sujet, je revenais invariablement à parler de ça — est ce qui arrive à mon fiston.

J’ai du mal à le reconnaître. J’ai du mal à comprendre ce qui lui est arrivé. J’élabore des hypothèses mais je manque d’éléments tangibles pour appuyer mes raisonnements, alors je fantasme. Sa mère ceci, son mal-être cela, sa maladie qui, son angoisse de perdre son chez-soi… D’ailleurs il y a probablement à creuser de ce côté, du côté de la perte prévisible de son refuge — et je sais combien cela peut être important — quand il sait que d’ici la fin de l’année scolaire il n’y vivra plus, lui qui n’a connu que cet endroit. Alors oui il a choisi le plus simple, chez sa grand-mère et avec sa mère, loin là-bas où il a l’habitude de passer toutes les petites vacances et une partie des grandes. Alors je soupçonne qu’il est indirectement influencé par l’angoisse de sa mère de se retrouver sans ressources ou sans logis — ce qui pratiquement n’arrivera pas, je serai sûrement logé à moins belle enseigne qu’elle une fois le divorce prononcé, mais ce n’est pas l’important, du moins pour moi.

Ravissement surtout parce que je ne me suis pas arrêté de vivre pendant cette attente. Ravissement parce que quelqu’un est là, m’écoute et me parle, me remet les choses en perspective là où je n’y vois que du brouillard et de la poisse, m’offre et me laisse lui offrir. C’est un ravissement ô combien contrasté avec ce que j’ai connu avant. Je retrouve le courage de faire, l’envie revient petit à petit, des projets que j’avais quasiment abandonné ont rejailli de plus belle. Le goût de refaire de belles choses est de retour. Je me sens plus fort, elle me rend plus fort et c’est précieux.

À livre ouvert je lis dans ses yeux… puis un sourire comme une pincée de bonheur !

vendredi 14 novembre 2008

Trente minutes

Trente minutes, c’est le temps que j’ai pu passer hier soir avec le fiston, à parler un peu, à jouer un peu aussi et visiblement il n’avait pas envie que ça s’arrête car il s’arrangeait très intelligemment pour que nos jeux se prolongent quand bien même l’issue était proche et le vainqueur quasi désigné. Je me suis plié de bonne grâce à son jeu et sans faire mine de quoi que ce soit, j’ai fait pareil de mon côté ! Prochaine étape, une heure ensemble la semaine prochaine. Je sens qu’il est demandeur sans oser — ou pouvoir — le revendiquer et c’est avec soulagement qu’il me donne son accord lorsque je lui propose un autre rendez-vous.

Trente minutes, c’est aussi le temps que j’ai passé en audience de conciliation, ce matin. Je ne suis pas certain d’avoir le droit de communiquer sur le contenu des débats alors je vais m’abstenir, mais dans l’ensemble c’est un quasi statut quo en ce qui concerne la garde, l’autorité parentale et le domicile du petit bonhomme, quand au reste, c’est en délibéré. Je devrais connaître la décision du juge d’ici quelques jours ou semaines, c’est très variable il paraît. En tout cas le délibéré est fixé à la semaine prochaine, dans sept jours, ensuite…

C’est une période un peu étrange que je vis en ce moment. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un tribunal. C’était la première fois que je voyais cette machine à trancher, à décider, à juger en route et je me suis senti très penaud, maladroit, et avec un trac assez considérable face à ce juge. Ne pas paraître agressif ni vindicatif, penser uniquement à la suite, aux suites et laisser le juge se faire une opinion de ce que nos avocats ont pu évoquer. Mon plus grand étonnement sera tout de même la vitesse à laquelle tout ça s’est passé. Trente minutes, ça passe vite, très vite…

En attendant que d’autres nous disent le droit je continue le réapprivoisement du petit bonhomme, c’est en bonne voie — mon cœur me le dit —, et j’espère pouvoir le reprendre avec moi plus durablement d’ici quelque temps.

On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

mardi 11 novembre 2008

Dix minutes

J’ai enfin pu le rencontrer, lui parler, pendant une petite dizaine de minutes. Juste le temps de reprendre le contact, comme s’il fallait que nous nous apprivoisions de nouveau, doucement. C’était la semaine dernière, jeudi soir dernier. Cela faisait un mois quasiment que je n’avais pu l’embrasser, lui dire en face que je l’aimais, qu’il me manquait. Dix minutes qui m’ont paru des heures tellement c’était agréable de le voir.

Il avait fallu négocier avec lui, renoncer à le faire descendre dans le square en bas pour que nous nous parlions, expliquer à sa mère que je viendrais en scooter et qu’il était par conséquent hors de question que je l’emmène quelque part. Finalement il a accepté que je vienne le voir dans sa chambre, pendant quelques minutes. Je suis venu, j’ai laissé mon scooter en bas, j’ai pris l’ascenseur et j’ai sonné. Elle m’a ouvert et m’a juste dit « Il est dans sa chambre mais il ne veut toujours pas te voir », avant de retourner dans le salon. Au passage, elle a tourné la tête vers le couloir qui donne vers les chambres et lui a dit « Tu n’as qu’à lui dire toi-même ! ».

Je me suis avancé et me suis posté devant la porte de sa chambre qui était grande ouverte. Il s’était caché derrière son lit et faisait un vacarme d’enfer en essayant de se dissimuler. Le trac, peut-être. Je l’ai appelé en lui montrant mon casque que j’avais encore à la main. Je ne sais pas si c’est le ton de ma voix, mais il a aussitôt surgi de sa cachette et s’est levé. Curieusement je l’ai trouvé grandi, comme s’il avait prit quelques années en quelques mois. Dans la tête probablement que oui. Je me suis agenouillé sur le sol et j’ai commencé à lui parler.

De tout, de rien, rien de culpabilisant, simplement pour savoir comment il allait, s’il s’amusait, s’il arrivait à travailler un peu, s’il avait repris goût à tout ce qu’il avait abandonné depuis quelques mois. Je lui ai parlé de projets que j’avais, de choses que je voulais faire avec lui quand il en aurait envie, en précisant toutefois que ça me manquait qu’on ne fasse plus rien ensemble. C’est encore trop tôt je crois. Dix minutes ont passé comme ça, simplement, à discuter et à s’embrasser une fois puis deux. Il était soulagé, moi aussi, ô combien.

Nous avons convenu de nous revoir encore, de la même façon, la semaine suivante. Jeudi…

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