La clé dans la serrure
Ne plus avoir peur quand on entend sa clé dans la serrure, ne plus avoir à écouter ses questions pendant tout le dîner, ne plus être forcé de mentir et tout…
Theodore Sturgeon, Cristal qui songe
Cette phrase, lue aujourd’hui, a ravivé une discussion que j’ai eue il y a quelques semaines à propos d’une période douloureuse de mon enfance car c’est exactement ce que j’ai ressenti pendant des années en attendant le retour de mon père le soir à la maison. Craindre le temps qui passe et qui rapproche d’un affrontement quasi certain car n’étant que peu doué pour les relations diplomatiques avec ma mère, il arrivait fréquemment qu’elle ait de bonnes raisons de se plaindre de moi dès son retour.
J’ai vécu avec cette boule au ventre aussi loin que je puisse m’en souvenir et jusqu’au moment de me faire virer de la maison. Des années à esquiver, à passer mon temps au dehors pour éviter les coups de projecteur de ma mère que j’horripilais à vouloir ne rien faire, ne rien faire signifiant pour moi passer du temps allongé sur un lit pour rêver, lire, réfléchir à la vie ou pour ne penser à rien. « Ne reste pas sans rien faire ! » était l’annonce d’une corvée de plus[1], à laquelle il était hors de question que j’échappe sauf si j’arrivais à glisser un « Il faut que je fasse mes devoirs » salvateur pour un temps — la corvée n’étant pas annulée, juste reportée à après le travail scolaire.
Alors j’écoutais, de ma chambre que je partageais avec mon frère, et je tendais l’oreille pour évaluer l’impact des mots de ma mère sur l’attitude de mon père. Allait-il finir par sévir encore une fois, ou, fatigue d’un long voyage aidant ou d’une journée trop éprouvante, allait-il finalement laisser courir ? J’entends encore les éclats de voix aigus de ma mère qui lui reprochait de ne pas l’aider et de n’être pas assez ferme, alors pour avoir une paix somme toute relative, il faisait pencher la balance du côté le plus facile, le plus rapide. Lorsque j’entendais mon père demander où j’étais, j’étais alors fixé. L’attente était finie et j’en étais presque soulagé. Presque !
Parfois la sentence ne dépassait pas le sermon porté à haute voix, parfois cela n’allait pas au delà de la simple punition déjà infligée par ma mère — j’ai comme cela recopié maintes et maintes fois le « Guide des bonnes manières » ou bien encore des passages entier des « Hommes illustres » de Plutarque —, parfois. Souvent j’avais droit à la correction. Paires de gifles, aller-retour bien senti sur le visage, souvent fessée déculottée avec une mule ou la ceinture en cuir, à faire grincer les dents à force de les serrer — un garçon ne doit pas pleurer, n’est-ce pas ? —, même une fois une guitare fracassée sur la tête, par un homme d’un mètre quatre-vingt dix et de presque cent kilos. Je ne sais pas s’il retenait ses coups, mais il cognait fort et dur je trouvais à cette époque.
Il m’arrivait parfois, quand j’en avais la possibilité, d’allumer une sorte de contre-feu en allant l’accueillir dès son arrivée pour lui dire la bonne note que j’avais eu à l’école — le rare domaine où mes résultats ne me valaient pas de reproches — ou bien que j’avais trié et rangé toutes mes affaires. Parfois j’avais l’impression que ça atténuait un peu la suite, en tout cas je l’imaginais, bien que finalement je n’ai pas constaté beaucoup de différences quand au résultat. Mais allez savoir ce qui serait tombé sans cela !
Encore aujourd’hui, il m’arrive de sursauter lorsque j’entends une clé tourner dans une serrure, parce qu’elle signifie autre chose que le simple retour d’une personne, parce qu’elle a signifié des humiliations, de la souffrance, physique et psychologique, parce qu’il n’y avait pas d’issue par où s’enfuir avant d’être mis en accusation et condamné. Encore aujourd’hui il m’arrive de sursauter lorsque quelqu’un entre brutalement dans la pièce où je me trouve et encore aujourd’hui j’ai un réflexe de défense immédiat si quelqu’un s’avise d’approcher une main de ma tête.
Cette clé, qui signifiait que je n’étais plus en sécurité, qu’il allait falloir que je me justifie en prenant soin d’éviter le sempiternel « Ne répond pas à ta mère ! » ou le « Ne soit pas insolent ! » qui mettait un terme définitif à ma plaidoirie.
Les clés qui tournent dans les serrures me font encore peur aujourd’hui.
Notes
[1] Je ne parle pas ici des tâches que nous faisions ordinairement mon frère et moi, comme mettre la table, débarrasser, passer l’aspirateur ou faire nos lits et ranger nos chambres, tâches qui nous étaient attribuées à tour de rôle semaine après semaine.
Benjamin
le lundi 21 juillet 2008
in Mots
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Commentaires
Il va falloir que je le relise pour la X? ème fois, je ne me souvient plus de cette phrase.
J'ai récement relu Prélude à Fondation et l'Aube de Fondation...
Ah les parents, qui croyant bien faire, enfoncent dans l'enfance des "échardes" par des mots et maux. Elles continueront de pourrir la vie des enfants devenus adultes.
En retirer une est une bénédiction.
Ces gens qui font des enfants sans avoir d’amour à leur donner (ou en considérant que trop d’affection les affaiblirait, que ce ne serait pas un service à leur rendre), me laissent depuis longtemps profondément perplexe.
Que ça te sois tombe dessus me révolte et me bouleverse d’autant plus. J’ai pas les mots, là, j’y reviendrai peut-être…
on croit toujours que pour un homme, les traumatismes sont moins imporants, parce qu'ils n'en parlent pas, parce qu'on les crois plus forts que nous, parce que l'on se dit qu'il peut se défendre... Mais la blessure est la même, suffit qu'on le sache et qu'ils osent en parler...
J'espère que cela pourra te libèrer Benjamin.