Café Crème

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vendredi 28 novembre 2008

Les extraterrestres

Le premier arrive, jean noir serré, un blouson qui doit dater des années 80 si ce n’est encore plus vieux, un visage fin, coupé à la serpe, une barbe de deux ou trois jours, la peau marquée et grêlée, les yeux noirs enfoncés profondément sous les sourcils broussailleux, une chevelure couleur corbeau, abondante et désordonnée. Il apparaît plutôt maigre, sec, cela se voit à ses mains et ses doigts qu’il a nerveux et osseux, les veines saillantes courent en remontant vers les poignets. Une lumière qui pulse attire mon regard vers son oreille droite. Une sorte d’écouteur sans fil est accroché là. L’homme scrute les environs, comme s’il voulait évaluer les dangers de l’endroit, se familiariser avec la configuration des lieux, puis se retourne enfin. Je l’entends marmonner quelque chose mais sans arriver à distinguer un seul des mots qu’il prononce.

Le deuxième arrive enfin, en soutenant un troisième compagnon. Il le tire par la manche en l’encourageant à marcher : « Allez, encore un effort, ce n’est plus très loin ! » dit-il au troisième. Une oreillette de même facture est également accroché à l’oreille droite du deuxième. C’est une copie quasi conforme du premier à la différence près de la paire de lunettes qu’il porte sur son nez. De gros verres de myope, je suppose, qui lui grossissent exagérément son regard. Un jean noir serré, un blouson vert foncé qui provient probablement du même fournisseur que le premier, j’ai aussitôt pensé à des clochards mais les oreillettes prouvaient évidemment le contraire. D’où venaient-ils. Où allaient-ils. Et surtout pourquoi le troisième était si différent d’eux dans son apparence et son attitude. Il semblait désorienté, comme s’il éprouvait des difficultés à se mouvoir et à comprendre où il se trouvait et ce qu’il faisait.

Le premier n’a plus bougé en attendant les deux autres. De temps en temps je l’entends dire un mot ou une phrase pendant qu’il observe la procession laborieuse de ces deux compères. Le troisième est plus petit que les deux autres, plus gros, plus lourd. Il porte un survêtement noir rayé de deux bandes blanches le tout recouvert d’un caban élimé. De grosses baskets neuves et rouges ornent ses deux pieds et, contrairement aux deux autres, aucune oreillette n’est visible sous son bonnet de laine noire. La petite lumière bleue luit sur le côté du visage de chacun des deux premiers dans cette nuit tombée sur le quai du tramway. Ils arrivent enfin devant les sièges vides disposés là. Le premier fait un signe au deuxième, lequel dit aussitôt au troisième « Assied-toi là, tu seras mieux ! ». Le troisième n’a pas l’air de comprendre et regarde hagard celui qui vient de lui parler. Puis, au bout d’une bonne dizaine de secondes, il comprend enfin et pose son postérieur sur un des sièges libres.

Quelques minutes se passent en attendant le tramway dont l’arrivée imminente finit par être annoncée. Les deux connectés se parlent par oreillette interposée tout en observant chacun de leur côté. Curieuse conversation dont je ne capte que quelques bribes où il est question de boisson, de gravité et d’entrainement. Bizarre. Enfin la rame arrive et s’arrête devant nous. Je monte aussitôt et avise une place libre dans un coin où je vais me poser. Le deuxième attrape la manche du troisième et lui dit « Allez, il faut monter, il va partir sans nous… ». Le troisième n’a pas l’air d’être là, comme s’il n’entendait pas ce que le deuxième lui disait et c’est avec lenteur qu’il finit par répondre à la sollicitation musclée du deuxième. Le premier est déjà entré, prêt à bloquer la fermeture des portes s’il fallait. Le deuxième puis le troisième entrent à leur tour puis se dirigent vers le premier qui s’était dirigé entre temps vers quelques places assises et disponibles.

Je me suis plu à imaginer l’environnement de l’endroit d’où il venaient, une atmosphère moins chargée en oxygène, peut-être beaucoup polluée que la notre. une gravité moins forte ou bien des moyens de déplacement qui diminuaient l’effort demandé pour se déplacer. Comment avaient-ils fait pour choisir leur destination. Avaient-ils étudié notre civilisation pendant quelques années avant de se décider à venir. Toutes ses questions tournoyaient dans ma tête et occupaient mon esprit pendant mon voyage. À chaque station, le premier ou le deuxième se levait, allait vers les portes ouvertes, jetait un œil à l’extérieur et revenait s’assoir avec un air satisfait. Quelques mots dits à haute voix provoquait le clignotement de l’oreillette et la jumelle accrochée à l’oreille de l’autre compagnon s’allumait alors en cadence.

Il aura fallu toute la conviction du deuxième pour obtenir du troisième qu’il s’asseye une nouvelle fois, comme si ce geste lui coutait un effort surhumain et c’est à cet instant que j’ai commencé à comprendre ce qu’il se passait. Les deux premiers étaient entrainés ! Voilà l’explication. Cela faisait probablement plusieurs mois qu’ils étaient là et avaient pu s’habituer petit à petit à l’environnement étrange auxquels ils étaient soumis. Les efforts consentis pendant cette durée les avaient amaigris considérablement et ils devaient compenser les pertes caloriques consécutives à cette perte de poids en portant de gros et chauds blousons. Le troisième venait juste d’arriver, c’était évident car il suffisait de l’observer un peu pour comprendre que la gravité et l’atmosphère particulière le forçait à un exercice musculaire dont il n’était pas coutumier et il était quasiment certain que la proportion d’oxygène dans l’air soit la raison de sa désorientation. Il allait lui falloir quelque temps avant de se métamorphoser et de s’acclimater comme ses compatriotes.

Terminus, tout le monde descend. Je. Ils aussi, toujours en tirant le troisième par la manche. je me suis retourné et les ai observé un moment avant de repartir vers ma destination finale, au chaud. Je me suis longuement demandé si j’allais les aborder, leur poser des questions, au moins quelques unes de celles qui n’avaient toujours pas trouvé de réponse. Et puis j’ai renoncé, sans trop savoir pourquoi, peur d’une réaction bizarre peut-être ou simplement la fatigue et l’envie de me retrouver à l’abri. les hypothèses sont toujours dans mon esprit alors que j’écris cette rencontre du troisième type. Petite planète ou haut pays, je n’ai pas encore décidé ce qui me plairait le plus de croire…

vendredi 31 octobre 2008

Sans visage

Paris, le mardi 31 octobre 2008

Cher A.,

J’ai fait un rêve étrange cette nuit, à la fois inquiétant et rassurant. Je me trouvais là où tu habitais, tu étais dans la cuisine avec ta grand-mère il me semble et je venais chercher quelques affaires pour m’habiller cet hiver. Il commence à faire froid ici. Soudain, alors que je cherchais un gros manteau pour me couvrir lorsque je sors dans la rue, ta mère m’a dit que finalement tu avais décidé de partir avec moi. Je me souviens m’être dit que c’était enfin arrivé, que c’était bien mais curieusement pas une fois je n’ai vu ton visage, ni entendu tes mots dire ce que tu voulais réellement. Un rêve bizarre tu ne trouves pas ?

Hier soir nous avons été à un concert de musique classique avec des amis, dans une église. Je ne suis pas sûr que cela t’aurais plu bien que je me souvienne de tes grands yeux écarquillés dans la voiture, quand, bébé, je mettais de l’opéra sur le poste de radio. Souvent tu arrêtais tout ce que tu étais en train de faire et ton regard devenait fixe et concentré, surtout lorsqu’il y avait des airs chantés par des femmes. J’espère que ce goût là te sera resté, j’ai l’intention de t’y emmener dès que je pourrais.

Les jours passent, je ne suis pas encore à les compter mais presque, avant que je sois quasi sûr de te revoir — bien que je me demande si tu dois logiquement y être. Encore deux semaines au plus et un juge mettra enfin un terme à ma situation juridique floue comme se plaît à l’appeler mon avocate. Si le juge décide comme il est d’usage je pense que je pourrai passer le week-end qui suivra avec toi, j’aimerais beaucoup. Décompter les jours, comme ceux que ta mère te faisait décompter justement, alors que nous étions en vacances tous les deux, « Plus que six jours avant de venir avec moi » disait-elle, et toi tu reprenais après avoir raccroché, très heureux de ce nombre qui diminuait, sans te rendre compte qu’il représentait l’inverse pour moi.

As-tu quelques idées pour Noël ? As-tu réfléchis à ce que tu aimerais avoir ou pas encore ? Penses-y et si tu veux, écris-le moi quand tu auras l’occasion.

Papa qui t’embrasse fort.

lundi 20 octobre 2008

La crise

Soudain l’aura. Elle est apparue, brièvement ce matin, alors que je me peignais devant la glace. Un frémissement dans les lèvres, dans le bas du visage, enfin dans le cou puis plus rien, juste une rémanence très légère dans la tête, comme lorsqu’on vient de se réveiller après une mauvaise nuit, l’a-t-on rêvé ou pas. Je n’ai pas voulu y prêter attention. Le stress de mon prochain job probablement, j’ai un rendez-vous important ce matin pour définir mes objectifs. Une direction commerciale ne se refuse pas, pas lorsque cela fait des années qu’on se bat pour passer outre ce glaive qui pointe au dessus de la tête. Mon neurologue m’avait prévenue, n’imaginez-pas pouvoir ignorer votre maladie, elle aura des conséquences importantes sur votre vie. Que nenni, je suis bien au-delà de tout ça me suis-je dit.

Je prends mon traitement, consciencieusement, tous les matins, sans en oublier aucun, et je m’empresse d’oublier. Je suis normale, je suis comme les autres. Mêmes droits, mêmes pouvoirs, rien ne peut me résister. Je leur montrerai ce que je vaux, que je vaux aussi bien que la bande de machos qui était présents lors de mon premier entretien. Attends un peu que je m’en occupe de ceux-là, ils vont beaucoup moins ricaner dès que j’aurai organisé les tournées à ma manière. Finis les arrêts au bistrot le matin avant de venir chercher les feuilles de route, finis les déjeuners clients qui durent des heures, parfois jusqu’à la fin de la journée. Finis aussi les fins de journée en milieu d’après-midi. Je veux du rentable, pas du tire-au-flanc.

J’ai soigneusement défini mes orientations pour en faire la présentation tout à l’heure à mon patron. J’y ai passé quasiment toute la nuit, au mépris du temps de sommeil minimum requis, tant pis, je récupèrerai ce week-end, si j’ai le temps. Ce n’est pas quelques heures de sommeil en moins qui vont changer grand chose. Cinq ans déjà que les crises sont contrôlées, cinq ans que j’attends la délivrance d’un verdict médical qui dira que c’est enfin fini. Que je suis guérie.

Dyptique, saison 4 - Session 5

Soudain l’aura. Elle est revenue alors que je traversais la place des Martyrs. Un frémissement dans le visage, dans le cou, qui se répand dans tous les membres. Soudain l’éclair et la crispation. Plus rien, le néant, vide, pas de couleur, pas de temps, pas de sensations, rien. Je me suis réveillée sous le regard de ce jeune garçon, un presque jeune homme qui me regardait avec insistance, vous allez mieux me demandait-il, vous n’avez pas trop mal ? Je ne comprenais pas. Pas encore, et puis soudain la lucidité revient. Coup de semonce, coup de butoir, le glaive est tombé, a traversé mon cerveau.

Doucement il m’a raconté mes gestes brutaux, saccadés, puis ma chute sur les pavés, comme une poupée de chiffon molle je m’étais affaissée doucement vers le sol. Il était resté là, en attendant que je reprenne connaissance, que la crise finisse, puis avait appelé un passant pour requérir un médecin, au moins pour vérifier que je n’étais pas blessée. J’ai l’habitude m’a-t-il dit, j’en fait au moins une chaque semaine, avant de repartir joyeux avec un joli clin d’œil…

Je ne suis pas seule !

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 5, organisé par Akynou)

jeudi 9 octobre 2008

Lakmé et l'Oulipo

J’écoute en ce moment cet opéra qui m’apaise, qui m’a apaisé depuis quelques mois, à chaque fois que je l’écoutais. Un air surtout m’enchante, le « Duo des fleurs », un air qui m’a tenu hors de l’eau alors que j’aurais mille fois pu abandonner. Depuis longtemps j’ai un attrait particulier pour l’opéra. Je suis un parfait néophyte dans ce domaine. Je vais quand je peux à l’opéra, faisant confiance à d’autres plus érudits pour le choix des œuvres auxquelles je vais assister et à chaque fois je suis embarqué, comme un gamin j’absorbe, je me plonge dedans, je m’oublie et j’oublie mon environnement pour n’être plus tendu que vers ce que je ressens. Souvent, entre les actes, lors de l’entracte, j’essaye de suivre — et de comprendre, mais c’est singulièrement compliqué — les discussions des passionnés qui jugent et commentent les prestations auxquelles ils viennent d’assister. Comment juger une voix, un jeu d’acteur, comment décider si la mise en scène sert l’auteur ou l’œuvre ou au contraire la dessert.

Je me souviens en ce moment d’un texte qui m’a réjouit, de ces mots qui m’enchantent depuis quelques mois, à chaque fois que j’en lis. Un jeudi soir, passé parmi des ménestrels de la langue française, à les écouter se glisser à travers des contraintes plus étonnantes les unes que les autres. Ils m’apparaissent tels des savants — de ceux qui savent — de l’usage des mots, de la façon qu’il convient de les ordonner, de les assembler, pour à chaque fois découvrir de nouvelles façons de nous enchanter. Ils m’apparaissent aussi tels des clowns qui possèdent tant de dons pour nous séduire, ils jouent, ils jubilent et nous font partager leurs bonheurs. Je suis resté une heure environ, à les écouter déclamer textes et poèmes, sans chercher la ou les contraintes, oubliant même qu’il pu y en avoir, alors que les aguerris devaient probablement les reconnaitre à coup sûr. Je me suis dit que ce devait être une gymnastique particulière de l’esprit que d’être capable d’analyser un texte tout en l’écoutant pour y déceler la ou les clés. J’ai encore du chemin à parcourir.

Je suis un presque néophyte dans ce domaine. J’ai goûté, j’apprécie, je commence à entrevoir l’infinie diversité — j’en avais une intuition de technicien ou de mathématicien, une combinatoire de mots toute simple, façon de parler — de ce qu’on peut, avec un peu d’astuce, et ils en ont assurément, écrire. Je suis avide d’apprendre et effet pervers je trouve de moins en moins abouti ce que j’ai pu commettre depuis quelque temps ! En effet, peu après l’ouverture de ce carnet, j’avais publié le premier chapitre d’un roman que j’avais commencé. Pendant longtemps j’ai pensé que ces premiers mots convenaient et pourtant, il y a quelques jours, en les relisant, j’ai compris que je n’avais pas fini de les réécrire. Il va falloir que je remette quelques ouvrages sur l’établi, le fini d’hier n’ayant plus du tout cet aspect que je croyais définitif.

Tu comprends mieux la différence qui existe entre un blogueur et un écrivain. Le blogueur publie alors que l’écrivain réécrit sans cesse.

Kozlika

Oui je comprends mieux le travail qu’écrire implique, je comprends mieux la qualité de ceux qui peuvent d’un jet trouver une belle tournure de phrase, enchaîner les mots et les idées sans coups férir. Je comprends un peu mieux l’attrait qu’à pour moi l’écriture, qui possède un reflet particulier, qui éveille une part intime de moi-même. Je ne me sens pas écrivain ni romancier ni poète, surtout ayant fait connaissance de quelques pointures dans ces domaines, je ne me sens plus trop blogueur — le temps est moins disponible même si l’envie n’a pas varié. Je suis quelque part entre les deux, avec le désir d’écrire, l’envie d’être lu bien sûr et surtout de susciter des émotions. Quelque part entre les deux, comme ce texte/poème (dixit Kozlika toujours) publié il y a quelques jours. Pas de vers, pas de prose, un mélange des deux peut-être, avec simplement une structure répétée sert de fil conducteur. Je me demande tout de même si un Oulipien n’y découvrirait pas quelques contraintes particulières !

dimanche 5 octobre 2008

À corps majeurs

Prélude

Froissés, froissements, frou-frous. Les sons feutrés sont à l’œuvre. Tissus remontés, toiles descendues, verticaux. Froid ? Presque, sauf l’éther.

Accords.
L’âme affronte, la raison en fuite.
Pianissimo.

Premier mouvement

Horizontaux ? Pas encore. Verticaux, déjà plus. Duvet effleuré. Élasticité tendue, presque, et l’envie. Immédiate, impérative, absolue.

À cœur.
L’âme se déchaine, la raison n’est plus. Déjà vaincue.
Forte.

Deuxième mouvement

Décalage, enchevêtrements, envies, goûter et boire sans fin, aux fins, aux faims. Attendre seulement devant la fin. Reprendre encore enfin. Pas de fin, infinie.

À corps mineurs.
L’âme s’enivre, la raison… Quelle raison ? Plus de raison.
Fortissimo.

Troisième mouvement

Fusion, unifier, souder. Ressentir chaque parcelle. Libérer, offrir, recevoir. De tous les sens, de tout ses sens, sans aucun sens, avec tous les sens. Dans, hors, où ? Ici. Un.

À corps majeurs.
L’âme explose, implose… La raison, inventer une raison ?
Allegro.

Final

Silence ? Non, surtout pas encore. Respirer, écouter, sentir, l’apaisement revient. Chaud ? Presque, sauf l’éclair. Je est l’autre et vice vers ça.

Accords majeurs.
L’âme se libère, la raison se souvient.
Sotto voce.

Dyptique, saison 4 - Session 3

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 3, organisé par Akynou)

mercredi 24 septembre 2008

Guide des bonnes manières

Ouvrir à la page soixante-douze et lire : « Les couverts sont disposés autour de l’assiette, fourchettes à gauche, couteaux à droite, petite cuillère et couteau à fromage au dessus. De chaque côté de l’assiette l’ordre doit suivre celui des plats présentés, de l’extérieur vers l’intérieur. Les lames des couteaux doivent être tournées vers l’assiette, les pointes des fourchettes doivent être tournées vers le bas, dans le souci d’épargner toute blessure au convive… ». Page cent deux, lire encore : « Nous dirons madame la générale pour l’épouse d’un général mais madame seulement s’il s’agit de la femme d’un colonel ou d’un capitaine… ».

J’ai passé des heures, gamin, à recopier ces lignes sur un cahier. Des heures à ingurgiter l’ordre des choses, le sens des convenances, la prestance et les bonnes manières qui montreraient à coup sûr la bonne éducation que mes parents m’aurait fournie. Voilà la première pensée qui m’est venue lorsque je suis arrivé au Rendez-Vous et que j’ai vu cette table à moitié mise et le mauvais goût apparent de la décoration. Pensez-donc, une nappe Vichy rouge et blanche du plus mauvais effet, des couverts en simili argent qui faisaient pitié et surtout cette serviette en papier qui voulait se croire de tissu. Jugez par vous même :

Dyptique, saison 4 - Session 2

N’écoutant que mon envie de bien faire, j’ai aussitôt sonné la serveuse pour lui expliquer quelques détails qui lui seraient du plus grand secours pour la suite de sa pitoyable carrière. Celle-ci, un peu pataude et mal fagotée — le contraire m’aurait fortement impressionné — n’a cessé de se balancer sur ses deux pieds en se triturant les mains pendant que je lui disais la bonne façon de faire. Épuisé par tant d’inertie et d’incompréhension de sa part je l’ai finalement renvoyée en la priant de faire tout de même moins de bruit en partant vers la cuisine, persuadé qu’elle n’avait pas du comprendre un traitre mot des quelques phrases qui étaient arrivées jusqu’à son cerveau. J’avais pourtant pris soin d’utiliser un langage châtié.

Bref, tout le repas n’a été qu’une succession de maladresses, de plats mal présentés, de vins inappropriés et surtout une ambiance de salle de gare trop bruyante, à la limite du supportable. Je n’entendais même plus le bruit, pourtant très léger et discret, de ma fourchette dans mon assiette, c’est dire. Heureusement pour eux j’étais pressé, ayant une course urgente à faire dans l’après-midi pour que je renonce à faire comprendre au tenancier à quel point j’avais été choqué par le service. Trêve de rêverie, il fallait que je m’active.

Je me suis tourné et ai dit au patron qui trônait derrière son comptoir : « Gérard ! Gérarrrrrrrrr, magne ! La note et un calva ! Faut que j’y aille rapidos sinon je vais encore m’faire appeler Arthur par bobonne ! P’tain c’est déjà trois heures ? Vite, ça urge, j’ai rencart à 16 heures à Rungis … Oui oui, pose ça ici, je vais changer le poisson d’eau et je r’viens régler…”. Puis je me suis levé en songeant que j’aurais bien été faire un petit détour par la caravane de Simone avant de décharger le bahut. « Hé hé, décharger, joli, faudra que je le ressorte ça un de ces quat’ ! ».

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 2, organisé par Akynou)

mercredi 17 septembre 2008

L'homme qui écoutait la terre

Il avait l’habitude de s’étendre de tout son long et d’attendre patiemment que le silence se fasse dans cette rue peu animée, une fois les élèves rentrés dans leurs classes après la récréation. Il avait observé tranquillement les mises en rang puis la montée dans les escaliers, ponctuée par les exclamations, les rires ou les cris. Quelques minutes plus tard le calme était revenu et il avait déposé à terre son sac de provision de la journée pour s’adonner à son activité favorite.

Pendant de longs instants il tendait l’oreille, posée bien à plat sur le sol, à travers un trou soigneusement découpé dans un sac en plastique qui lui protégeait les cheveux. La rumeur enflait régulièrement et au bout de quelques instants les voix apparaissaient plus clairement. Il était devenu extrêmement agile à ce jeu là et il ne lui fallait que quelques secondes pour faire le tri. Comme d’habitude il enregistrait dans un petit dictaphone ce qu’il pouvait intercepter des conversations qu’il entendait.

Il avait mis longtemps à comprendre, après avoir tout bonnement ignoré ces voix qui montaient le long des tuyaux de chauffage chez lui. Il avait cru à une mauvaise insonorisation et avait cherché quel voisin pouvait ainsi regarder ou écouter des histoires bizarres à la télévision ou à la radio. Chaque voisin avait eu droit à sa visite mais il était rentré bredouille de sa recherche. Les étages supérieurs et inférieurs avaient eu droit à la même exploration sans plus de résultats tangibles. Suivre les tuyaux, voilà ce qu’il avait alors entrepris, afin de trouver la clé de cette énigme. Il était alors passé par les escaliers, en suivant petit à petit les circonvolutions de la tuyauterie hors d’âge de l’immeuble jusqu’à ce qu’il se retrouve dans la chaufferie. Étonnamment ce tuyau n’aboutissait pas à la chaudière mais traversait le mur et passait quelque part sous la rue voisine.

Plusieurs mois avaient été nécessaires pour trouver enfin l’endroit précis dans la rue où les conversations étaient le plus audibles. Cela variait avec la saison, mais jamais de plus de quelques mètres et Jacques savait maintenant identifier précisément la position en suivant à l’oreille la force des cliquetis qui ponctuait le murmure. Clic, clic, encore deux pas, clic, clic, le débit était plus rapide et plus fort, un pas encore et ça ira. Ce bruit légèrement métallique ressemblait un peu à celui que faisait un moteur de moto en refroidissant après une course de vitesse.

Léonce, le vieux gardien bourru de l’école, avait depuis longtemps renoncé à faire partir cet hurluberlu de la rue. Ni la police, ni les instituteurs ni même le directeur n’avait pu faire bouger l’homme. Souvent il l’avait vu partir dans le panier à salade, mais invariablement il réapparaissait le lendemain, à la même heure, pour reprendre ses habitudes. Depuis, il le saluait le matin, pendant qu’il faisait le tour de la cour de l’école pour ramasser les billes perdues ou les vêtements oubliés et toujours il s’entendait répondre par un laconique « Chut ! » ou « Silence ! ». Il tournait alors le dos en enfonçant ses mains dans sa vieille blouse grise et retournait dans son cagibi déposer la récolte du jour. Il avait pourtant une fois fait l’effort de sortir de l’établissement et était venu près de l’homme déjà allongé sur le sol, dans cette position particulière du chien de fusil, comme font les enfants pour dormir. Il s’était alors accroupi pour écouter, puis avait enfin posé son oreille sans rien percevoir que le grondement d’une machinerie dans le lointain. Il était alors reparti et avait pris une photo, une fois arrivé sur le toit de l’école pour pouvoir la montrer à son épouse.

Dyptique, saison 4 - Session 1

Romane, l’épouse de Léonce, avait bien rit pendant le récit. Bien ri, non pas de l’étrangeté apparente de cet individu mais tout simplement parce qu’elle aussi faisait partie des élus. Partie de ceux qui entendaient les paroles du peuple du sous-sol. Le pauvre Léonce ne sut pas du vivant de son épouse le fin mot de cette histoire et ce n’est que bien plus tard, alors qu’il était sur le siège de son dentiste, que celui-ci lui raconta l’étrange anecdote des plombages qui recevaient la radio. Une série particulière, qu’il avait reçue en échantillon, et qu’il avait voulu ne pas gâcher bien qu’elle fut d’un aspect plutôt étrange et luisait légèrement dans le noir. Après tout, s’était-il dit, avoir de la lumière dans la bouche ne devrait pas gêner beaucoup mes patients, et peut-être même les aider à se retrouver la nuit. Un ami ingénieur électronicien qui se trouvait être aussi un de ses patients avait découvert cette particularité il y a quelque temps et lui en avait expliqué le fonctionnement. Rien de bien sorcier, une simple configuration particulière dans la dent qui faisait caisse de résonance et le tour était joué.

Ce que cette histoire ne dit pas c’est que régulièrement, chaque nuit en fait, les élus se retrouvent dorénavant dans les égouts sous la rue et échangent leurs points de vue avec leurs correspondants. Chaque nuit, la porte luit légèrement, de la même couleur que leurs plombages et s’ouvre enfin vers… Je n’ai jamais su où menait ce passage, je ne peux pas y entrer. La faute à mon dentiste qui n’a pas la bonne série !

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 1, organisé par Akynou)

mardi 16 septembre 2008

Epinglé

Hachiko m’a épinglé dans un de ses derniers billets, alors je m’exécute aussitôt. Je viens de récupérer le bouquin en haut de ma pile d’indispensables à lire avant tout — liste fournie gracieusement par ma conseillère artistique particulière, qu’elle soit maintes fois louée — et je l’ai ouvert à la bonne page. Mais avant il faut que je précise les règles :

  1. Citer la personne qui nous a épinglé ;
  2. indiquer le règlement ;
  3. choisir un livre, l’ouvrir à la page 123 ;
  4. recopier à la 5e ligne, les 5 lignes suivantes ;
  5. indiquer titre, auteur, éditeur, année d’édition ;
  6. épingler 4 autres personnes.

[…] De l’autre côté du pont, les lumières d’un motel sont déjà allumées, et l’on voit que chacun des pavillons est entouré de plate-bandes fleuries. Nous entrons. Je fais remarquer à Chris que chaque fenêtre, chaque porte ferme parfaitement. Les finitions sont impeccables — et la décoration n’a rien de prétentieux. […]

Robert M. Pirsing, Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes
(Édition du seuil, 1978)

De plus la lecture de ce guide du motard tranquille m’apporte tout le réconfort et le soutien nécessaires pendant les épreuves douloureuses que me fait vivre ma moto ces derniers jours. En effet cette vieille carne se met à avoir des vapeurs lorsqu’il fait un tantinet trop chaud et du coup refuse de continuer son chemin. Résultat je me retrouve comme un niais au milieu de la circulation avec une machine qui refuse de redémarrer. Ce n’est pas pratique du tout je trouve.

Alors pour me calmer je suis avec attention les recommandations fournies par ce livre ô combien passionnant bien que je n’y ai pas encore trouvé de remède efficace pour remédier à mon souci du moment. Bref, je vais probablement emporter ce livre dans une mes poches pour ensuite aller déposer la capricieuse chez le docteur et m’en retourner vaquer à mes occupations en lisant la suite de ce roman.

Je crois avoir répondu à toutes les conditions requises pour cette mission, sauf, bien évidemment, épingler cinq personnes de mon choix qui seront fort aise ou bien marries d’avoir été désignées de telle manière ! Dans le désordre, Chty, Lomalarch, Anita, Vroumette et Kozlika. Il va de soi que si une de ces personnes ne voulait pas répondre favorablement à ma requête, elle pourrait tout à fait refiler la patate chaude à un de ses meilleurs ennemis !

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