J’ai assisté à une réunion éducative pour mon fiston vendredi matin dernier. Sa mère, présente elle aussi, n’a eu de cesse de se lamenter sur l’état dans lequel se trouve le petit bonhomme depuis quelques semaines. Pour résumer, il ne s’alimente presque plus, à part le petit déjeuner le matin, s’endort si mal le soir qu’elle est obligée de venir l’endormir pour qu’enfin, et pas avant vingt-deux heures trente, vingt-trois heures il finisse par tomber dans les bras de Morphée, etc etc. Son médecin traitant, qui fut le mien pendant un temps et que je sais être plutôt du genre alarmiste, considère ce gamin comme dépressif et prétend que le psychiatre qu’il consulte depuis des mois ne le fait pas beaucoup avancer, ou qu’elle n’a pas noté de changement sensible de ce côté alors que cela aurait du — ce sur quoi je suis plutôt d’accord. Pour finir une de ses institutrices nous a appris qu’il continuait à s’isoler de ses camarades de classe, pendant les récréations, quand bien même ceux-ci le sollicitaient pour qu’il vienne jouer avec eux.
Et puis je suis venu le chercher samedi matin comme prévu pour la première partie des vacances. Je passe sur les bons conseils impératifs que sa mère lui a prodigués tout le temps où je récupérais quelques cartons de vêtements, et jusqu’à l’ascenseur qu’elle a bloqué le temps de lui demander si il voulait qu’elle lui fasse coucou de la fenêtre puis ensuite sur le balcon de l’autre côté de l’appartement, et ce n’est qu’après m’avoir dit qu’il tenait absolument à lui parler au téléphone tous les soirs qu’elle a fini par libérer les portes.
On a empilé les cartons dans la voiture, chargé sa petite valise, puis nous sommes montés et avons attachés nos ceintures. Départ, on commence à discuter un peu, et mine de rien je le surveille du coin de l’œil dans le rétroviseur. Il n’aura pas eu un regard vers la fenêtre ou le balcon. Je note dans un coin et ne relève pas plus. Et puis ce soir, alors que j’écris ce billet, je peux écrire ce que j’ai constaté depuis deux jours. Il dort comme un loir, dès qu’il est au lit ou presque — je l’ai couché relativement tôt ces deux soirs de week-end — ne s’est réveillé qu’après avoir fait une nuit de treize heures, c’est dire le manque de sommeil qu’il a à rattraper, n’a cessé de dévorer pendant toutes ses journées, à mon grand étonnement d’ailleurs — je ne lui connaissais pas un appétit comme celui-là — et c’est amusé comme un fou lorsque je l’ai emmené au parc où se trouvaient quelques dizaines de gamins de son âge.
Pendant ce temps il n’aura pas, à une seule reprise, exprimé le besoin ou l’envie d’appeler sa mère, la pauvre qui appelle de son côté toutes les quatres heures et laisse invariablement le même message sur mon répondeur en commençant par un « Comme ton fils me l’a demandé, j’appelle pour lui parler… » (sic). J’ignore en considérant que s’il tient à lui parler, il est suffisamment âgé et dégourdi pour me demander s’il peut utiliser le téléphone. D’ailleurs il m’a demandé tout à l’heure mon numéro de portable pour pouvoir m’appeler — ce que j’ai fait en lui inscrivant sur un grand post-it que j’ai ensuite collé près du téléphone fixe — alors que je lui expliquais que s’il ne me trouvait pas à son réveil demain matin, c’était parce que j’aurais été mettre des pièces dans le parcmètre et que je serais revenu dans les quelques minutes qui suivraient. Pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?