Café Crème

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Mot-clé : fiction

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mercredi 17 septembre 2008

L'homme qui écoutait la terre

Il avait l’habitude de s’étendre de tout son long et d’attendre patiemment que le silence se fasse dans cette rue peu animée, une fois les élèves rentrés dans leurs classes après la récréation. Il avait observé tranquillement les mises en rang puis la montée dans les escaliers, ponctuée par les exclamations, les rires ou les cris. Quelques minutes plus tard le calme était revenu et il avait déposé à terre son sac de provision de la journée pour s’adonner à son activité favorite.

Pendant de longs instants il tendait l’oreille, posée bien à plat sur le sol, à travers un trou soigneusement découpé dans un sac en plastique qui lui protégeait les cheveux. La rumeur enflait régulièrement et au bout de quelques instants les voix apparaissaient plus clairement. Il était devenu extrêmement agile à ce jeu là et il ne lui fallait que quelques secondes pour faire le tri. Comme d’habitude il enregistrait dans un petit dictaphone ce qu’il pouvait intercepter des conversations qu’il entendait.

Il avait mis longtemps à comprendre, après avoir tout bonnement ignoré ces voix qui montaient le long des tuyaux de chauffage chez lui. Il avait cru à une mauvaise insonorisation et avait cherché quel voisin pouvait ainsi regarder ou écouter des histoires bizarres à la télévision ou à la radio. Chaque voisin avait eu droit à sa visite mais il était rentré bredouille de sa recherche. Les étages supérieurs et inférieurs avaient eu droit à la même exploration sans plus de résultats tangibles. Suivre les tuyaux, voilà ce qu’il avait alors entrepris, afin de trouver la clé de cette énigme. Il était alors passé par les escaliers, en suivant petit à petit les circonvolutions de la tuyauterie hors d’âge de l’immeuble jusqu’à ce qu’il se retrouve dans la chaufferie. Étonnamment ce tuyau n’aboutissait pas à la chaudière mais traversait le mur et passait quelque part sous la rue voisine.

Plusieurs mois avaient été nécessaires pour trouver enfin l’endroit précis dans la rue où les conversations étaient le plus audibles. Cela variait avec la saison, mais jamais de plus de quelques mètres et Jacques savait maintenant identifier précisément la position en suivant à l’oreille la force des cliquetis qui ponctuait le murmure. Clic, clic, encore deux pas, clic, clic, le débit était plus rapide et plus fort, un pas encore et ça ira. Ce bruit légèrement métallique ressemblait un peu à celui que faisait un moteur de moto en refroidissant après une course de vitesse.

Léonce, le vieux gardien bourru de l’école, avait depuis longtemps renoncé à faire partir cet hurluberlu de la rue. Ni la police, ni les instituteurs ni même le directeur n’avait pu faire bouger l’homme. Souvent il l’avait vu partir dans le panier à salade, mais invariablement il réapparaissait le lendemain, à la même heure, pour reprendre ses habitudes. Depuis, il le saluait le matin, pendant qu’il faisait le tour de la cour de l’école pour ramasser les billes perdues ou les vêtements oubliés et toujours il s’entendait répondre par un laconique « Chut ! » ou « Silence ! ». Il tournait alors le dos en enfonçant ses mains dans sa vieille blouse grise et retournait dans son cagibi déposer la récolte du jour. Il avait pourtant une fois fait l’effort de sortir de l’établissement et était venu près de l’homme déjà allongé sur le sol, dans cette position particulière du chien de fusil, comme font les enfants pour dormir. Il s’était alors accroupi pour écouter, puis avait enfin posé son oreille sans rien percevoir que le grondement d’une machinerie dans le lointain. Il était alors reparti et avait pris une photo, une fois arrivé sur le toit de l’école pour pouvoir la montrer à son épouse.

Dyptique, saison 4 - Session 1

Romane, l’épouse de Léonce, avait bien rit pendant le récit. Bien ri, non pas de l’étrangeté apparente de cet individu mais tout simplement parce qu’elle aussi faisait partie des élus. Partie de ceux qui entendaient les paroles du peuple du sous-sol. Le pauvre Léonce ne sut pas du vivant de son épouse le fin mot de cette histoire et ce n’est que bien plus tard, alors qu’il était sur le siège de son dentiste, que celui-ci lui raconta l’étrange anecdote des plombages qui recevaient la radio. Une série particulière, qu’il avait reçue en échantillon, et qu’il avait voulu ne pas gâcher bien qu’elle fut d’un aspect plutôt étrange et luisait légèrement dans le noir. Après tout, s’était-il dit, avoir de la lumière dans la bouche ne devrait pas gêner beaucoup mes patients, et peut-être même les aider à se retrouver la nuit. Un ami ingénieur électronicien qui se trouvait être aussi un de ses patients avait découvert cette particularité il y a quelque temps et lui en avait expliqué le fonctionnement. Rien de bien sorcier, une simple configuration particulière dans la dent qui faisait caisse de résonance et le tour était joué.

Ce que cette histoire ne dit pas c’est que régulièrement, chaque nuit en fait, les élus se retrouvent dorénavant dans les égouts sous la rue et échangent leurs points de vue avec leurs correspondants. Chaque nuit, la porte luit légèrement, de la même couleur que leurs plombages et s’ouvre enfin vers… Je n’ai jamais su où menait ce passage, je ne peux pas y entrer. La faute à mon dentiste qui n’a pas la bonne série !

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 1, organisé par Akynou)

mercredi 6 août 2008

Sphère

Immense, occupant tout l’espace ou presque. Je suis assis à l’ombre de cette sphère dont le diamètre doit faire au moins trois fois ma taille, si ce n’est plus. Sa présence m’écrase pourtant on ne la sent pas. Ma main posée dessus à plat sent que c’est plein ou qu’alors les parois sont profondes. Un aspect de pierre, de granit presque, de métal gris foncé, de titane presque, je ne sais pas. Hors de question de la déplacer, pourtant elle repose sans support sur un sol à l’horizon infini. Une lumière blanche, presque pâle, éclaire doucement l’endroit où je me vois.

Paradoxe, je me sens à l’abri et je ne me sens pas à l’abri. À l’abri par le dessus, rien ne peut me tomber sur la tête. En danger sur les côtés, car je ne vois pas plus loin qu’une longueur de bras. N’importe quoi, n’importe qui peut surgir des deux côtés et j’angoisse à surveiller. Je suis sourd, pas aveugle, je sens la dureté de la surface bombée, j’en vois quelques nuances de gris. Pas de chaleur, pas de froid, pas de sensation de température, le temps ne passe pas pourtant il est là, défilant, les pensées suivent doucement.

Fixe, pas de mouvements, rien ne bouge hormis ma main de temps en temps qui change de place ou moi qui replace mes jambes pour soulager mon dos. L’appui sur la sphère est malcommode, désagréable, elle ne permet pas de se reposer, le dos reste courbé. La sphère appuie sur ma nuque, pèse sur mes épaules. J’ai beau tendre les bras au maximum de chaque côté, la prise est difficile à conserver.

Espoir, je sens la force revenir, je vais essayer encore. Je me sens capable de le faire et pourtant. Poser le premier pied, bien à plat, assurer. Poser le second, légèrement en arrière pour venir compenser le déséquilibre. Les genoux sont presque pliés complètement, il faut que je me recule encore, plus loin dans l’interstice entre la boule et le sol. Je plie mon dos encore et encore, je serre les fesses, mon bassin commence à devenir douloureux à force de compression, il ne faut pas que je tarde.

Victoire, les muscles n’ont pas failli, je soulève le bloc compact qui pèse sur mon dos, sur ma colonne vertébrale. Tout mon corps est dur dans l’épreuve et je sens les tendons tirer à l’extrême. Ma respiration se fait plus courte, mes poumons peinent à se gonfler et j’utilise le ventre pour compenser. Combien de temps puis-je tenir ? Combien de temps aurai-je assez d’énergie pour ne pas abandonner ? Il faut qu’ils viennent, voir, contempler, admirer et témoigner de l’exploit…

« Maman ? Viens voir, vite !
— Atlas ? Pose ce ballon et vient manger, ton père attend pour dîner !
— pffff, oui m’man, j’arrive ! »

vendredi 25 juillet 2008

La route

Reculez de quinze ans…

Oscar roulait déjà depuis un long moment lorsqu’il parvint enfin au sommet de cette colline qu’il avait repérée au loin. Son scooter commençait à donner des signes de fatigue par ces hautes altitudes, comme s’il manquait d’oxygène, ce qui d’ailleurs était peut-être justement le cas. Enfin arrivé, il s’arrêta et observa le paysage qui se découvrait de l’autre côté du sommet.

Le vieil homme avait depuis longtemps entendu le bruit caractéristique du petit véhicule qui avait été signalé depuis déjà deux jours. Il approchait et c’était maintenant à son tour de jouer sa partition. Tout était prêt, il connaissait son texte par cœur, il avait fallu de longues répétitions avant d’être capable de le réciter avec naturel. Toutes les options avaient été envisagées, les juges y avaient veillé lorsqu’ils avaient validé le scénario. Chaque question avait sa réponse prête et apprise et si nécessaire le superviseur saurait prendre le relais au moment opportun.

Oscar béquilla son véhicule, sortit la gourde d’eau qu’il conservait dans son sac à dos et but de longues gorgées en écoutant le bruit de la vallée en contrebas. Il avait vu, dès son arrivée au sommet, le vieil homme assis sur sa chaise, juste devant la casemate en bois qui bordait la route. Qu’allait-il faire finalement ? Descendre, poser la question qu’il avait en tête depuis son départ, ou bien encore une fois ne rien dire à part demander s’il pouvait continuer en traversant la vallée ? À chaque rencontre le dilemme était le même. Savoir enfin ou pas.

Avancez de trente ans…

Il fallait tout de même qu’il songe à autre chose. À force de lire et relire ses vieux bouquins de science-fiction, il finissait par confondre imagination et réalité. À moins que justement, par l’effet d’un phénomène particulier, ses rêves ne deviennent finalement que son prochain futur. C’était sans fin et il aimait jouer avec ce genre de paradoxe pendant son voyage.

Son vieux break grinçait et couinait de partout. Quelques rossignols — comme il les appelait — étaient nichés dans le tableau de bord et poussaient leurs cris stridents à chaque soubresaut de cette route défoncée. L’autoradio avait depuis longtemps cessé d’émettre autre chose que de la friture depuis qu’il avait quitté la grande banlieue. Alors il avait attrapé le vieux tournevis rouillé et l’avait éteint définitivement. Depuis, il réfléchissait au gré des idées qui lui traversaient l’esprit. Le moteur hoqueta une fois ou deux puis reprit son ronronnement habituel. Il faudrait faire le plein rapidement, ce hoquet allait s’intensifier au fur et à mesure de la remontée des résidus qui traînaient dans le fond du réservoir.

Au détour d’un virage, il se gara sur le bas-côté et descendit en laissant le moteur tourner au ralenti. Besoin urgent de se soulager et puis de souffler un peu aussi. Il s’approcha du parapet qui bordait cette petite aire au-dessus du précipice et observa le panorama qui s’offrait à lui.

La jeune policière avait depuis longtemps entendu le bruit caractéristique du vieux break fatigué qui avait été annoncé il y a quelques heures à la radio. Il approchait et c’était son premier jour solo, le premier jour où elle aurait à faire ses preuves, à mener un contrôle de routine de A à Z sous la surveillance de son partenaire. Il lui avait expliqué longuement, patiemment, les procédures, les différents cas de figure et elle se sentait presque prête. Plus qu’un pas à franchir et elle serait enfin ce qu’elle souhaitait depuis longtemps.

Oscar remonta dans son break et se servit le peu de thé qu’il lui restait dans son thermos. Il avait depuis longtemps perdu sa fraîcheur, mais il restait tout de même plus agréable que l’eau qu’il pouvait trouver ici ou là. Il avait vu la voiture de police en contrebas, le policier qui attendait assis sur le capot, la portière ouverte laissant s’échapper de temps à autre le gargouillis incompréhensible d’une radio de service. Allait-il descendre, se soumettre encore une fois, ou prendre un chemin de traverse, le premier sentier qu’il trouverait d’ici là ? À chaque fois le questionnement était le même. Se rendre enfin ou pas.

Revenez dix ans en arrière…

Drôle de rêve qui l’avait sorti brutalement de son sommeil avec des sueurs froides et courbatu. Comme s’il avait combattu pendant des heures, sans relâche, pour s’échapper. Cet hôtel qu’il avait trouvé à la descente du ferry lui avait paru correct. Pas très propre, mais pour une nuit il n’allait pas faire le difficile et puis son budget ne lui permettait pas trop d’écarts.

Le lit grinçait horriblement dès qu’il se tournait dessus et las d’attendre le retour du sommeil il finit par se lever, enfila son vieux pull et s’approcha de la fenêtre qu’il ouvrit. Il avança pieds nus sur le petit balcon et s’appuya sur la rambarde à moitié rouillée. Il observa pendant un temps l’agitation qui commençait à se manifester sur le vieux port.

La vieille péripatéticienne l’avait remarqué sur son balcon, à l’instant où il avait posé le premier pied. Un étranger dans sa ville, elle ne pouvait le manquer, surtout à arpenter les quais comme elle le faisait tous les soirs à la recherche d’un client pas trop regardant. Elle accusait les années de vie, les années de trottoir, les années à la dure. Elle s’inquiétait de plus en plus pour sa retraite, lorsqu’elle n’aurait plus la force ou le courage de passer des heures à moitié dénudée à attendre ses maris de passage. Elle économisait, petitement, et sûrement pas assez pour lui assurer le minimum le moment venu. Elle l’observa un moment puis fit demi-tour pour reprendre son périple habituel.

Oscar rentra dans sa chambre et se servit un café instantané dès que la bouilloire électrique fut chaude. Pas fameux, mais au moins ça lui faisait quelque chose dans l’estomac. Il n’avait pas l’intention de sortir dîner en ville ce soir, plus de courage, par contre il avait noté la présence de cette prostituée en bas. Allait-il descendre, lui demander enfin ce qu’il n’osait jamais ? Probable que non, bien que l’envie fut forte cette nuit, au moins pour se débarrasser quelque temps de ses vieux démons.

Et de quarante ans encore…

Oscar avait pris sa décision, il reposa la coccinelle qu’il avait trouvée, remonta sur son tricycle rouge à pédales et fila droit en riant vers le vieil homme qui l’attendait en écartant les bras. Il voulait encore entendre les belles histoires de dragons que son papa lui racontait souvent.

La benne de l’engin brinquebalait bizarrement pendant que l’enfant pédalait de toutes ses forces le long du chemin de graviers et les petits cailloux volaient à l’arrière en cognant parfois le métal avec un tintement clair qui le ravissait. Comme un moteur disait-il en riant et il se dirigea droit dans les jambes de son père pour qu’il l’arrête avec ses deux grands bras.

Sa mère les regarda un moment jouer dans la cour puis retourna préparer le déjeuner. Elle savait par avance la réponse qu’il faudrait donner lorsqu’ils sentiraient l’odeur de ce qu’elle avait cuisiné. Souvent elle aimait leur faire ce petit plaisir avec cette recette toute simple qui venait de sa grand-mère. L’aurait-elle réussie encore ce midi ? Elle avait usé de tout son art, comme d’habitude, pour concocter ce ragoût particulier et les odeurs qui se dégageaient de la marmite commençaient à embaumer toute la maison.

Oscar rentra dans la cuisine sur les pas de son père en espérant que la bonne odeur qu’il avait sentie dans la cour provenait de la cuisine. Il n’osait jamais demander, de peur de faire de la peine à sa maman, mais il était fier quand il s’apercevait que c’était de chez eux et pas d’ailleurs que provenait ce qui sentait si bon. Un jour je saurai aussi le cuisiner pensa-t-il en s’asseyant devant son assiette.

Je crois que nous y sommes, plus d’aléas, c’est correct et contrôlé. Sa route est toute tracée dorénavant, vous pouvez le libérer…

Monsieur et madame Mermont
ont la joie de vous faire part
de la naissance du petit
Oscar, né le 13 novembre 1960.

jeudi 17 juillet 2008

Cabane

Premier chapitre, premier jet du premier chapitre plutôt. Juste pour se faire une idée de l’ambiance. Je ne sais pas encore sous quelle forme je publierai la suite, sur papier, ici ou pourquoi pas les deux. Nous verrons…

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