Voilà, cela a finalement pris moins longtemps que je pensais, mais visiblement il y a des urgences qui ne peuvent être repoussées ad vitam æternam. J’espérais avoir le temps de régler deux trois affaires en cours qui me préoccupent tout particulièrement — comme par exemple le futur de mon fils et accessoirement le mien propre — mais c’était sans compter sur la culture d’entreprise (sic) en œuvre là où je travaille.
Extraits : « Tu divorces, soit. Nous comprenons bien que c’est une période difficile que tu traverses, et patali et patalère, mais il faut tout de même que le boulot avance, hein ? On est pas là pour vivre, on est là pour bosser nandidiou. », ou encore « Tu es (trop) bien payé, tu prends trop de congés par rapport à nous les chefs, tu ne t’investis pas dans une démarche de groupe, tu oses réclamer la récupération d’une demi-journée de vacances occupée à dépanner l’ordinateur de la documentaliste de la société, bref tu nous fous dans la merde presque. », et puis aussi un « Je me demande même si tu ne profites pas de ta situation de seul informaticien pour bloquer le système [comprendre ralentir ou figer toutes les évolutions et les développements nécessaires à la société] et n’en faire qu’à ta guise, dans l’optique d’en faire le minimum. Je me pose des questions sur le contenu de tes journées. ». Bref je vous passe le reste sur les arrivées tardives impossibles (genre 10 minutes de retard sur l’heure légale), c’est de la même veine. Par contre, ce que j’ai apprécié moyen c’est que ce discours se soit déroulé sans que mon patron estime normal de me prévenir qu’il allait faire ces remarques — j’aurais pu peaufiner mon argumentaire, on verra plus tard qu’en fait ce n’était pas nécessaire, bien que je m’en doutât un peu il faut dire — et de plus cela c’est passé devant l’intégralité de l’équipe dirigeante, un juge avec les pleins pouvoirs, trois procureurs du parquet aux ordres et un jugé coupable mis-en-cause. Non, non, pas d’avocat ici, ce n’est pas une cour de justice, voyons !
Petit retour en arrière. Ça fait quinze ans que je suis chargé ici de faire fonctionner autant que faire se peut, et parfois avec des bouts de ficelle, j’ai encore des vieux PowerMac G4 silver en fonctionnement avec de fidèles Mac OS 9 dessus, c’est dire — ils ont remplacé les Mac II qui avaient servi de serveurs pendant les dix années précédentes —, tous les systèmes informatiques de la boîte. Quand je dis tous, c’est tous les postes fixes, les portables, les serveurs, les imprimantes et photocopieurs, le PABX et les téléphones, le firewall, les switches, le réseau wifi et ethernet, y compris ouvrir et réparer si possible. Et puis idem côté logiciel. Je suis informaticien donc je sais toute l’informatique évidemment ! DNS, FTP, Web, Mail avec tout ce qui tourne autour, les suites bureautiques, les systèmes d’exploitation, le développement web, le design de plaquettes événementielles, la retouche photo, le développement de codes de calcul scientifiques ou de modèles de risque, je suis censé connaître sur le bout des ongles les moindres fonctions de ces matériels et logiciels et tenez-vous bien sans réclamer la moindre formation. Autodidacte je suis, autodidacte je reste, c’est économique. Ça fait quinze ans qu’on me demande de gérer la mise à jour du parc matériel et logiciel en fonction des avancées technologiques — sans prévoir un seul instant que je puisse passer un peu de temps à me tenir informé des nouveautés qui sortent régulièrement —, ça fait quinze ans qu’on me demande de définir un budget pour assurer cette mission, budget soumis ensuite aux fourches caudines du responsable financier qui taille dedans sans même se préoccuper des conséquences. De plus, je suis soumis au bon vouloir de ces messieurs pour la moindre décision d’achat, fut-elle de quelques centaines d’euros. Je ne vous raconte pas comment l’exercice est aisé lorsqu’il s’agit de faire signer une commande, alors qu’ils sont le plus souvent en déplacement ! Et cerise sur le gâteau, mais vous vous en doutez certainement, le pendant de tous ces non-pouvoirs est la oui-responsabilité qui va avec. Ben voyons. Comme par exemple en ce moment, où après avoir signalé depuis quelques mois que quelques vieux portables allaient rendre l’âme (et fortement recommandé leurs renouvellements) et que justement c’est arrivé une fois par mois depuis quatre mois, on m’accuse de ne pas anticiper les achats (sic). heureusement ce n’étaient pas les machines des chefs, qui elles, sont remplacées dans les jours qui suivent, faut pas déconner. C’est urgent et péremptoire dans ces cas là. Alors oui on travaille sur un mode de confiance (ce sont les propres termes de mon patron), mais elle a beaucoup de limites — en fait je ne sais pas trop où elles commencent — et surtout il n’a pas confiance.
Donc voilà, mes préoccupations actuelles doivent être mises de côté, il faut que je me booste (dixit le boss), que je me dévoue tout entier à la boîte, soir, week-end et vacances compris, parce que. Ah j’oubliais, cette réunion à laquelle j’ai assisté ce midi, n’était pas une occasion pour moi d’expliquer et d’argumenter, non non. Il a fallu que j’écoute, et lorsque j’ai pu sortir deux ou trois phrases pour exprimer mon point de vue, on m’a clairement fait comprendre que c’était accessoire et qu’ils n’allaient pas rentrer dans ces détails mesquins. Tiens, je ne résiste pas à vous communiquer encore un extrait qui vaut son pesant de cacahuètes ; moi : « J’aimerais être prévenu suffisamment tôt de l’arrivée d’une nouvelle personne dans la société pour être en mesure de commander et de configurer une machine en conséquence. », je précise que c’est arrivé il y a moins de trois semaines ; la réponse de mon boss : « Je ne comprends pas, j’ai signé son contrat de travail il y a plus de deux mois. » (sic). Donc pour résumer il aurait fallu que je devinasse cette signature tout seul. Je cherche un bon magasin de boules de cristal, vous avez ça dans vos archives ?
Bien sûr, les trois autres personnes présentes se sont bien gardées de reprendre les contre-vérités nombreuses et variées, voire les quelques omissions que j’ai pu relever, allant même jusqu’à rajouter leurs grains de sel à ma barque pourtant bien chargée. Quand à la dernière, qui n’a pipé mot, je ne me fais pas plus d’illusions à son sujet, l’ayant entendu fortuitement ce matin se renseigner au téléphone à propos d’informaticiens ayant mon profil. Ça vous illumine la matinée d’entendre ça en passant dans le couloir, vous n’imaginez pas ! Enfin j’espère pour vous. Je suis mal organisé disent-ils, je ne sais pas faire face aux aléas alors qu’ils le font les doigts dans le nez à longueur de journée, gloire à eux, je ne sais pas faire plusieurs choses à la fois, genre développer un soft plutôt coton (à la limite de mes connaissance en gestion et calcul de risque) et répondre en temps réel aux sollicitations diverses et variées auxquelles je suis soumis quotidiennement. J’ai expliqué que je n’avais plus l’occasion de m’occuper des serveurs de chez moi comme auparavant, n’ayant pas de connexion internet, pas un n’a eu l’idée de proposer de prendre en charge un abonnement à trente euros par mois. Trop cher ! Par contre, dépenser plus de 900 euros en un repas d’entreprise pour six ou sept personnes parce qu’ils voulaient goûter à un vin d’anthologie, ça ne se refuse pas, surtout la deuxième bouteille — ils devaient vouloir vérifier qu’elle était aussi bonne que la première. J’ai un boss de ce modèle, un qui ne se gêne pas pour commander un taxi juste afin d’aller récupérer son chat qui attend à l’aéroport, un qui trouve normal de dépenser des milliers d’euros en communication de téléphone portable plutôt que d’utiliser Skype ou autre. Pensez comme c’est compliqué d’utiliser Skype ! J’arrête là, mais la liste est longue comme un jour sans pain.
Vous allez me demander, et vous auriez certainement raison, pourquoi je reste dans cette société. Je réponds que je ne peux raisonnablement quitter ce confort — au moins économique — pour l’instant. Je réponds aussi que j’ai suffisamment de tracas et d’angoisses avec ce que j’ai déjà à gérer pour en plus me mettre dans une situation précaire, situation qui pourrait avoir des conséquences extrêmement préjudiciables pour moi et par extension pour mon fiston dans ce que j’aimerais pouvoir lui apporter. Donc il va falloir que je trace le maximum de choses en vue d’une visite aux prud’hommes le jour venu, parce qu’ils vont probablement ne pas en rester là, et faire le gros dos en attendant. Je sais que c’est comme ça partout, ou presque, je sais que je risque de trouver beaucoup moins sexy côté salaire au prochain job, mais là, franchement je commence à en avoir plein le dos !