J’ai reçu quelques bons conseils m’incitant à garder contact par voie de lettre ou de carte postale avec mon fiston. Patiemment il faudrait que je continue à lui écrire, à lui dire tout ce que je ressens. C’est difficile lorsque les rares mots entendus au téléphones sont des mots de refus, refus de me voir, refus de m’écouter, refus d’entendre que j’ai envie d’être avec lui. Deux semaines que je n’ai pu l’embrasser, deux semaines que sa mère me dit à l’envi qu’il refuse dorénavant toute idée de passer du temps avec moi, y compris les deux heures que nous passions ensemble le mardi soir, une semaine sur deux, en allant dîner quelque part.
J’avais dit à sa mère que j’allais lui écrire une carte postale et que ce serait bien qu’il puisse me répondre de la même façon, je pensais que cela libérerait sa parole, et qu’il se sentirait plus libre de me dire exactement ce qu’il vit en ce moment, en utilisant ces propres mots. Au lieu de ça, j’ai reçu une lettre qui paraît dictée, lettre où il se cite à la troisième personne lorsqu’il dit être celui qui a demandé à voir un juge et à avoir un avocat, lettre qui se termine par un laconique « Je veux pas aller à l’opéra. », alors qu’il n’a pas la moindre idée de ce que c’est, n’y ayant jamais mis les pieds. Visiblement elle n’a pas compris ma requête. Elle a cru que je souhaitais une justification écrite alors que je ne demandais qu’à avoir un peu de ses nouvelles. À mettre sur la liste des éternelles incompréhensions qui ont émaillé notre vie commune.
Mes amis qui m’ont vu en sa compagnie depuis l’été dernier m’affirment qu’ils l’ont trouvé très gai, plutôt heureux, ouvert, sociable avec tout le monde. Et c’est vrai qu’il a fait connaissance d’une bonne partie de ceux que je côtoie régulièrement. Malgré ça je ne peux m’empêcher de chercher à comprendre pourquoi et comment nous avons pu arriver à une telle situation. Sa mère est-elle responsable de cela, complètement, indirectement ? Suis-je responsable de cela, parce qu’après-tout je suis parti de la maison, j’ai abandonné sa mère et cela doit probablement signifier pour lui que je l’ai abandonné aussi — ce que sa mère lui répète régulièrement depuis des mois, j’en ai été témoin à de nombreuses reprises. Quel poids ont mes paroles d’un soir, d’un week-end, alors qu’il vit en permanence une relation quasi fusionnelle avec sa mère.
C’est difficile de lutter contre le doute qui s’installe. Difficile d’éviter de se remémorer tous les instants passés avec lui pour essayer de découvrir ce qui aurait pu le choquer, lui faire regretter d’être là, avec moi. Chaque personne a qui j’en parle est étonnée de cette réaction, surtout qu’elle n’a pas l’air d’avoir été produite par un événement particulier. Je ne peux m’empêcher de me questionner, sur le rôle que je dois avoir vis-à-vis de lui, sur ce que je lui apporte ou au contraire sur ce que j’ai manqué. L’aimé-je assez ? Le lui fais-je suffisamment savoir ? Beaucoup d’interrogations, peu de réponses.
J’aurai du passer quelques jours avec lui pour les vacances, mais vendredi soir dernier, à l’heure où nous aurions normalement du dîner tout les deux, il était dans le train en direction d’un lointain, avec sa mère, pour y passer toutes ses journées de vacances attendues. Je pensais que la décision à venir d’un juge allait remettre un peu d’ordre dans ce que peut vouloir m’imposer ma future-ex, mais là je commence à me demander si cela sera suffisant. Quelle sera sa réaction lorsque de nouveau je me présenterai pour l’emmener avec moi passer quelques heures ou quelques jours. Fera-t-elle comme cet été, où à l’issue d’une journée où je lui avais laissé pour qu’il profite de sa grand-mère, après bien des pleurs et des lamentations elle lui avait alors promis que ce serait la dernière fois qu’il serait obligé de repartir avec moi. Promesse non tenue évidemment…
Je me demande si elle se rend compte de ce qu’elle fait. Je me demande si elle se rend compte de ce qu’elle lui fait. Ou alors, et c’est là que le doute agit, cela ne vient que de moi, que de lui, que de quoi encore ? Tout est lié, intimement, fonction de nos propres intérêts de ceux qu’on juge primordiaux, de l’intérêt propre de mon fils et je suis certain que nous n’avons pas le même point de vue à son sujet. Là où elle estime être dans son bon droit, parce qu’elle veut me faire payer une ignominie, une infamie, alors elle oublie de prendre en considération le besoin propre de son fils. Quel paradoxe alors quand elle dit vouloir respecter sa décision de ne plus me voir. Quel paradoxe d’entendre parler mon fils d’avocat ou de juge, lui qui n’en avait pas la moindre notion jusqu’à ce que sa mère lui explique qu’il y avait des messieurs qui pourraient l’écouter et ne plus l’obliger à aller avec son père. C’était une promesse avait-elle dit.
L’avenir me dira, j’espère, le fin et le vrai mot de cette affaire. En attendant je doute… Je doute sur l’avenir à proposer pour mon fils. Dois-je demander sa garde plutôt que de le laisser partir à la fin de l’année scolaire vers ce même lointain. Le séparer de sa mère lui sera-t-il plus profitable — ou moins douloureux — que de rester avec. Comment vit-il l’ascendant psychologique qu’elle a sur lui — et je sais à quel point il peut être fort, l’ayant vécu, j’allais dire subit, pendant des années. Je doute parce que je ne sais pas jusqu’où elle est capable d’aller dans son envie de vengeance. Elle est dans ce mode là. La vengeance. Peu importe les conséquences pourvu que j’en souffre le plus possible. Va-t-elle s’arrêter un jour, va-t-elle décider qu’enfin il s’agirait de se préoccuper un peu plus des autres, voire même d’elle même, plutôt que d’en rester à ce besoin qui restera je le crains inassouvi pendant longtemps. Quand va-t-elle enfin douter de ce qu’elle fait ? Ou alors est-ce plus machiavélique que ça…
Si vous ne pouvez les convaincre, semez le doute dans leur esprit.
Harry Truman