Matriochkas, chapitre 7

Vous vous souvenez de ce je vous disais il y a quelques jours ? Si voyons ! Ce jeu littéraire surprenant dans lequel une histoire est créée en partant des deux bouts, d'abord le premier chapitre, ensuite le dernier, et ainsi de suite jusqu'au point central, et à chaque fois par un auteur différent ! Et bien mon tour d'œuvrer est arrivé et je livre à votre sagacité le chapitre central final qui vient compléter tous les autres.


Marie passa un moment à réfléchir, ignorant les paroles de Stéphane, qui lui expliquait comment il avait fini par devenir accessoiriste pour l'opéra. Lui, qui se destinait avant tout à la mer et à la navigation, sévissait depuis bien plus longtemps qu'il ne voulait l'admettre dans la cale d'une salle de grands spectacles. Comment ne pas y voir un parfait contraste ? Pourtant il disait être plutôt satisfait des nombreuses rencontres — dont certaines ô combien mémorables — que lui avait permis ce métier. Passer du temps avec le metteur en scène, pour régler tel ou tel détail d'un objet spécialement conçu pour l'occasion. Ignorer les cris et les coups de sang des artistes qui geignaient de ne pas avoir exactement ce qu'ils souhaitaient. C'était trop lourd ou pas assez, trop ceci ou pas assez cela…, bref cela pouvait devenir un vrai calvaire si on n'y prenait pas garde.

Soudain le téléphone de Marie sonna, la sortant immédiatement de la torpeur dans laquelle elle s'était laissée glisser. Elle attrapa son portable qui se trouvait dans son sac, l'ouvrit et répondit :

« Allo ? … Ah c'est toi ?
– …
– Oui si tu veux, viens nous rejoindre. Je suis avec Stéphane, je te le présenterai.
– …
– Attends je lui demande … »

Marie regarda Stéphane, qui s'était arrêté de parler au moment où son téléphone avait sonné, et lui demanda :

« Tu as quelque chose de prévu ce soir ?
– Eh bien, pas vraiment, répondit Stéphane, j'ai ma soirée libre, mais pas trop tard, il faut que je sois à l'aube à l'opéra demain, il y a une répétition générale, probablement en costume et je ne peux y échapper !
– Alors c'est parfait, dit Marie à Domi qui attendait sa réponse, il est tout à nous pour toute la soirée. Tu verras, il est charmant ce garçon ! Pas comme certains …
– …
– Non ce n'est pas utile, et puis il dort à la maison ce soir, alors je suis tranquille !
– …
– Mais non, idiote ! Pas dans mon lit. Sur le canapé du salon. Je t'expliquerai plus tard…
– …
– À tout de suite », rétorqua Marie avant de refermer le clapet de son téléphone.

Un café et une bière plus tard, Domi était assise enfin autour de cette petite table de bistrot et discutait avec Marie et Stéphane. Comme Stéphane l'avait dit à Marie plus tôt, il expliqua qu'il avait pris l'habitude de fabriquer tous ces accessoires en double pour avoir une copie de secours au cas où le premier viendrait à casser ou à ne pas fonctionner comme prévu pendant une représentation. Tous ces doubles prenaient évidemment beaucoup trop de place dans cette petite pièce qui lui servait d'atelier et il avait fini par passer une petite annonce sur internet pour s'en débarrasser, sur les conseils d'une collègue couturière qui faisait de même avec les robes et les costumes. C'est ainsi qu'il avait reçu quelques réponses, dont une très insistante d'un homme qui prétendait constituer une collection d'objets de scène d'opéra. Celui-ci avait l'air particulièrement intéressé par tout ce qui se rapportait aux scènes sanglantes, que ce soit de crimes ou de combats. Il lui avait alors cédé, pour un bon prix, toute une collection de rapières et de poignards, ainsi qu'une fourchette à gigot spécialement conçue pour l'opéra "Sweeney Todd". Il se souvenait qu'elle lui avait donné du fil à retordre quand il avait fallu masquer le mécanisme qui permettait qu'une bonne partie du manche et des pointes se rétractent. D'ailleurs l'original s'était plusieurs fois coincé pendant les premières répétitions et il avait failli en arriver aux mains avec le ténor qui avait eu deux jolis petits hématomes sur sa gorge ! Heureusement qu'il avait arrondi les pointes sinon il pointerait au chômage aujourd'hui ou pire encore, en cellule !

Ils parlèrent ainsi pendant une bonne partie de la soirée, jusqu'au moment où Stéphane leur proposa de bouger. Il avait envie d'aller dans un café, un peu bar-club, où on pouvait danser sur des rythmes afro-cubains ou brésiliens, et où on assistait parfois à des batucadas improvisées. « Vous verrez, dès que vous entendrez les percussions, vous ne pourrez vous retenir de bouger !» leur dit-il. Marie et Domi tombèrent aussitôt d'accord avec la proposition, ravies de changer un peu de décor, et une fois que Stéphane eut réglé la note, elles l'entourèrent, prenant chacune un de ses bras, pour s'y rendre. Ils n'avaient pas traversé la moitié de la rue lorsque la sonnerie caractéristique du portable de Marie — elle avait choisi le Duo des fleurs de "Lakmé" pour cette semaine — se fit entendre derrière eux. Marie se retourna et vit s'approcher un des serveurs qui lui tendait son téléphone avec un sourire. « Vous avez oublié ceci je crois ! », lui dit-il en le lui tendant. « Oui, merci beaucoup », répondit Marie en fixant l'écran éclairé. Elle observa un moment les lettres et les chiffres qui clignotaient rapidement, puis appuya brutalement sur la touche d'annulation. « Pas ce soir ! Pensa-t-elle, ça suffit ! » Elle rangea son portable dans son sac sous les regards interrogateurs de Domi et Stéphane, puis déclara : « Bon alors ! On y va ou pas ? »

*
*   *

Marie était sortie dans la rue avec son téléphone qui était encore en train de sonner — on ne comptait plus le nombre d'appels qu'elle avait refusés ce soir là — et Stéphane en avait alors profité pour questionner Domi à son propos :

« Je la trouve bizarre en ce moment, Marie, pas toi ?
– Si, mais vu ce qui lui arrive, ça ne m'étonne pas plus que ça, et puis elle est encore fragile…
– Pourquoi ça ne t'étonne pas ? rétorqua Stéphane.
– Eh bien, je ne sais pas si je peux te le dire… enfin voilà, elle a vécu une expérience bizarre avec un homme, une histoire un peu glauque je trouve, avec un mélange d'opéra et de mises en scènes perverses et sanglantes, de déguisements et justement je me demande si cet homme n'est pas celui dont tu parlais tout à l'heure, à propos de la fourchette à gigot ! …
– Ah oui ? Tu crois ?
– En tout cas, la coïncidence serait frappante !
– Raconte ! »

Domi, finalement convaincue par l'honnêteté de Stéphane, finit par lui expliquer tout ce qu'elle savait de la vie récente de Marie. Puis, une fois le récit terminé, elle finit par dire doucement à Stéphane :

« Ne lui parle pas de ça pour le moment. Il y a encore des questions sans réponses. Une partie du voile n'est pas encore levée et je voudrais bien ne pas gâcher nos chances de retrouver ce personnage sinistre.
– Comme tu veux, je ferai comme les trois singes, tu sais ? Rien vu, rien entendu, rien dit, répondit Stéphane aussitôt. Tu peux me faire confiance !
– Je le pense en effet, rétorqua Domi en se levant. Ça fait longtemps qu'elle est sortie, non ? Tu ne trouves pas ? Je commence à m'inquiéter … On devrait aller voir s'il ne lui est rien arrivé. Je pensais qu'elle blaguait tout à l'heure lorsqu'elle nous a dit au revoir ! C'était peut-être plus sérieux que ça n'en avait l'air ces coups de fil incessants ? »

Sur ces mots elle attrapa sa veste et sortit aussitôt, suivie par Stéphane qui régla encore une fois la note juste avant de partir…

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