Bon œil, mauvais œil

Ils étaient deux qui se tenaient autour d’une barre de maintien dans ce métro qui nous ramenait vers Châtelet depuis la Gare du Nord. Le premier, un peu enrobé, le cheveu noir et gras, très gras et vaguement noir, portait un pantalon de survêtement gris un peu trop grand et un blouson d’hiver noir façon doudoune qui brillait encore un peu. J’avais remarqué la marque, sur le haut de l’épaule dans son dos, The North Pole. Il paraissait extrêmement nerveux. Le second, un peu plus jeune et beaucoup plus mince, portait un jean et un blouson de cuir fatigué. Un sourire au coin des lèvres il tripotait sans arrêt son téléphone et son gros trousseau de clés de la main gauche.

J’étais placé un peu derrière eux, plaqué contre la porte côté voie inverse, un sac à dos dans le dos, un autre posé sur le grand sac de voyage que je tenais fermement devant moi. Je les ai observés alors qu’ils se parlaient dans une langue que je ne comprenais pas. Souvent leurs regards portaient au niveau des mains des autres voyageurs, plus spécialement vers les sacs que ceux-ci tenaient. J’ai resserré ma prise autour de mes deux sacs en les voyant faire — un vieux réflexe de parano. Ils avaient rapidement vu que je ne les quittait plus des yeux. Ils avaient compris que je savais ce qu’ils avaient l’intention de faire. C’étaient des pickpockets !

Le second, le plus proche de moi, probablement dans l’espoir que je bouge pour aller me placer plus loin, au delà de leur zone de « travail », a alors expiré plusieurs fois, bouche grande ouverte, dans ma direction. Peine perdue, je n’avais pas l’intention de bouger, j’étais trop intrigué par leur manège pour abandonner si vite. Ils se sont alors échangé quelques mots, que je n’ai pas plus compris qu’avant et le premier m’a soudain demandé plutôt agressivement « Qu’est-ce que t’as ? ». Ça sentait la provocation. J’ai alors répondu « Rien du tout ! » et il a paru satisfait pendant que son compère me répétait à l’envi qu’il était un peu fou, qu’il ne fallait pas faire attention.

Après une ou deux stations, ils ont fini par se positionner autour d’une fille qui se tenait à la barre la plus proche de la sortie. Elle tenait un sac à main au creux du coude, comme c’est à la mode en ce moment. Une fois en place ils ont discrètement jeté un œil devant et derrière eux pour vérifier que personne ne prêtait attention à eux. Puis au moment où l’un deux avançait la main vers le sac convoité le second a tourné la tête vers moi qui les fixais. Aussitôt ils se sont parlé et ont décidé de ne pas aller plus loin dans leur forfait. Nous arrivions à une station. Ils sont alors sortis dès que les portes furent ouvertes, non sans arracher au passage un iPhone qu’une autre femme tenait à la main. Celle-ci est aussitôt descendue sur le quai à leur suite et leur a repris son téléphone sans qu’ils ne protestent plus qu’en affirmant qu’ils voulaient plaisanter.

Finalement la fin du parcours s’est déroulée sans anicroches. La femme au téléphone est remontée dans la rame et a continué à consulter son appareil, l’autre femme au sac à main ne s’était a priori rendu compte de rien du tout et seuls deux touristes français qui se tenaient à ma droite m’ont fait une remarque à propos de toute cette scène : « Heureusement que certains ont l’œil ! ». J’ai simplement souri. Ce jour-là, en effet, j’avais eu un bon œil et les deux compères avaient eu un mauvais œil fixé sur eux.

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