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Le noir en rouge

Le noir en rouge

Mot-clé : ecriture

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Le web n'est pas le print

Finalement tous mes efforts pour faire du web quelque chose de comparable au “print” sont vains. Depuis quelque temps j’essaye d’intégrer une mise en place de la césure optionnelle dans les textes affichés (billets et commentaires) afin d’obtenir un gris typographique du plus bel effet sur des textes justifiés. J’ai donc récupéré un code qui permet de le faire pour quelques langues comme le français, l’anglais, etc. Dans l’absolu pas de soucis. La transformation s’applique correctement, bien qu’elle augmente de manière significative la taille des textes enregistrés dans la base de données. Mais quand on aime la belle typo, on ne compte pas, n’est-ce pas ? Tous les navigateurs ont l’air de le supporter correctement, la vie est belle.

Et puis quelqu’un m’a demandé comment le moteur de recherche de Dotclear allait réagir à la présence de cette entité (­) dans les mots. Évidemment l’indexation n’en tient pas compte, en fait il considère ce caractère spécial comme n’importe quel autre caractère — ainsi le mot “discipline” sera indexé sous la forme “disci­pline” et pas sous sa forme naturelle — ce qui dénature complètement cette fonction. J’ai alors décidé de ne plus enregistrer la mise en place de la césure optionnelle mais de faire en sorte de l’appliquer uniquement au moment de l’affichage. On retrouve alors un moteur de recherche fonctionnel et une économie au niveau de la place occupée dans la base de données, tout ceci au détriment — que je n’ai pas expressément mesuré — de la vitesse d’affichage des pages HTML, puisque les caractères de césure sont dorénavant mis en place à la volée dans les textes juste avant leur affichage.

Et puis quelqu’un — le même d’ailleurs — m’a demandé comment les moteurs de recherche comme Google et consort allaient réagir à la présence de cette entité. Et bien soit ils réagissent comme le moteur de Dotclear, à savoir qu’ils considèrent ce caractère comme n’importe quel autre caractère constitutif du mot, soit, comme Google, comme un caractère séparateur de mot tout comme l’espace, le tiret, etc peuvent l’être. Du coup un texte correctement modifié pour permettre la césure, ce que prennent en compte les moteurs de rendu des navigateurs, n’est plus du tout indexé correctement par les moteurs de recherche !

Conclusion, il n’est pas possible aujourd’hui de proposer une césure optionnelle qui soit efficace et non intrusive pour les moteurs de recherche. Il va falloir attendre que ces derniers s’adaptent, ce qui peut prendre un certain temps voire même un temps incertain, et supprimer cette fonction en attendant des jours meilleurs. Peut-être d’ailleurs que les générations futures de nos navigateurs auront la bonne idée d’appliquer la césure eux-même, sans troubler les robots d’indexation et rendront du coup obsolète cette entité HTML qui existe pourtant depuis 1993 (au moins) !

Dommage…

Tambours

Les tambours sont revenus. Ils battent en mesure de chaque côté, en mesure, leur énergie fluctuant au gré du protocole de la cérémonie. Hubert est assis, en tailleur, au milieu du groupe des femmes et des enfants. N'ayant jamais été initié, il ne peut se tenir debout avec les guerriers. Alors il observe, en croquant les scènes aussi vite qu'il peut sur son petit carnet recouvert de cuir. L'instant qu'il espérait depuis des années, cet instant dont il avait seul découvert l'existence, cet instant que tout le corpus universitaire disait improbable ou impossible, cet instant approchait à grand pas.

Il avait passé quatre ans à préparer sa thèse sur ce rite étrange du tambour. Quatre ans pendant lesquels il avait fallu ruser pour que son directeur de thèse lui laisse prendre la direction qu'il souhaitait, au mépris des recommandations vigoureuses de ces amis. Il allait perdre quatre années, surement, pour une légende, un conte, dont on ne savait même pas si ce n'était l'invention d'un vulgaire écrivain de roman de gare. Pourtant Hubert avait eu l'intuition dès le début que ce n'était pas seulement une légende, mais qu'elle était basée sur quelque chose de bien tangible. Restait à trouver quoi, à trouver où, à trouver si ce rite était encore pratiqué et surtout, surtout tenter d'y participer, au moins comme spectateur.

Soudain, le silence absolu. Les tambours se sont arrêtés d'un seul coup, et on entend seulement la plainte d'un bébé qui réclame son repas. Personne n'y fait attention. Tous regardent dans la même direction, vers la forêt. Les guerriers sont prêts, parés, armés pour le combat qui va commencer sous peu, avec un peu d'espoir pour cette lune blanche. L'ancien a prévenu qu'il fallait une lune rousse pour avoir de meilleures chances, seulement c'est d'un éclat blanc presque pur que la lune luit cette nuit là. Les couleurs sont presque visibles tellement l'éclat est fort, pourtant on sent comme une sorte de filtre blafard, accentué par le froid ambiant.

Des heures à parcourir des livres anciens, à traquer les moindres représentations des explorateurs, à étudier les journaux de bord des navires marchands ou d'exploration. Voire même quelque ragots de vieux marins qui racontaient à qui voulait l'entendre — et leur payer à boire, parler donne soif évidemment — les histoires qu'ils tenaient d'ancêtres qui eux-mêmes les tenaient d'ancêtres pirates ou flibustiers. Hubert notait tout. Il recoupait chaque phrase, chaque indice, avec ceux qu'il avait glanés auparavant et il finit par obtenir une idée assez précise de l'endroit où il pourrait se rendre pour en savoir un peu plus.

Le vent s'était levé dans la forêt. Les cimes des arbres oscillaient de plus en plus, comme si une tempête venait à frapper dans la région. Pourtant ce n'était pas la saison. Les pluies viendrait plus tard, beaucoup plus tard. Puis d'un coup plus aucun bruissement de feuilles, uniquement un chuintement presque sifflant qui allait et venait d'un côté puis de l'autre au loin à travers les arbres. On sentait comme une hésitation, comme un flux et un reflux de la marée, comme si la décision n'était pas encore prise. Hubert avait posé son crayon au milieu de son carnet et observait avec intensité les guerriers qui scrutaient l'horizon. Les femmes ne bougeaient pas, les enfants étaient blottis contre elles et n'osaient plus remuer. Quelque chose allait se produire, devait se produire, Hubert en était persuadé. C'était devenu une obsession, prouver enfin à ses pairs et à ses maîtres qu'il avait raison.

Le bruit singulier commençait à prendre de l'ampleur quand soudain, au signe du chef des guerriers, chacun d'eux posa sa lance, son bouclier et attrapa un des tambours posés au sol. Il formèrent un V, comme une sorte d'entonnoir, en tenant le tambour, peau contre ventre, le fond ouvert vers l'avant. Les pieds et les jambes arcboutées, ils donnaient l'impression de former une nasse compacte. À peine avaient-ils pris position que l'horizon s'obscurcit, puis un nuage marron, terre de sienne, presque noir, enfla jusqu'à occuper tout l'espace devant eux. Il approchait. Hubert allait enfin assister à l'épreuve. Plus que quelques secondes et le contact se ferait. On y était …

Cela dura à peine une minute, moins peut-être, pour que le nuage en entier passe et traverse la nasse, le groupe des femmes qui s'étaient allongées au sol et finalement le village à l'arrière. Il n'y avait pas eu de changement de cap, de vitesse, uniquement ce bruit qui était monté crescendo puis redescendu aussitôt une fois passé l'endroit où la tribu se trouvait. Aussitôt, chaque guerrier retourna d'un geste vif le tambour pour le poser à terre. Hubert s'approcha doucement accompagné des enfants les plus intrépides. Chacun des tambours oscillait doucement, comme s'il était habité. On entendait ce bruit caractéristique, ce chuintement presque sifflant, mais c'était très estompé par le bois des instruments. Seules les peaux des tambours étaient régulièrement frappées de manière sèche et rendaient des notes très claires.

Hubert s'approcha du vieux sage qui était resté adossé à son arbre fétiche et après l'avoir salué selon le rite ancien, demanda la permission de poser une question. Le sage l'invita à le faire et Hubert demanda alors à quoi servait cette cérémonie et ce qu'était ce nuage si dense qui était passé si vite autour d'eux, sans les toucher aucunement. La sage sourit, réfléchit un moment, répondit qu'il y avait plus d'une question mais que néanmoins il répondrait à toutes d'une seule réponse, et c'est avec un sourire gourmand qu'il annonça : Ce soir, nous allons nous régaler de criquets grillés !

Dune

La dune est haute ce soir, le sable déjà froid alors que le soleil a depuis longtemps fini de chauffer les petits grains blonds. Je me tiens, à genou, pour reprendre un peu mon souffle. Il faut se relever, ne pas trainer, le sommet est proche et je dois me rendre compte du chemin parcouru avant que la nuit n'efface toute possibilité de voir au loin. Il ne reste que quelques minutes, comme d'habitude. J'ai trainé avant de reprendre l'ascension mais mes vieux os n'ont plus la force de ma jeunesse, le sac est lourd et les bretelles de cuir me cisaillent les épaules. J'ai laissé ma tente en bas, bien arrimée pour éviter qu'elle ne soit emportée par le vent comme le mois dernier. Le vieux guide m'avait pourtant prévenu, il faut veiller à l'eau et à l'abri. Comme il avait raison et le caravanier qui m'a vendu une tente de toile grossière pour remplacer celle que j'avais vu s'envoler sans rien pouvoir faire avait certainement du faire une sacrée affaire !

Deux ans. Deux ans que je parcours de long en large ce pays. À sa recherche. Pas une seule trace tangible. Seulement quelques indices, ici et là, bien qu'après tout ce temps je me demande s'ils en sont vraiment. Ma mémoire me joue des tours et j'ai depuis longtemps épuisé tous les carnets et le papier sur lequel je notais ma progression. Même mon vieux livre de poésie qui ne me quitte jamais est quasi illisible à force d'avoir utilisé tous les espaces vierges qu'il contenait. Et puis, et puis surtout j'ai usé jusqu'au bout le dernier crayon à papier qu'il me restait. Alors dorénavant j'apprends par cœur, pour exercer ma mémoire, mais à l'âge que j'ai, j'ai bien peur que cela ne suffise plus.

Je me relève enfin. Les raquettes que je me suis fabriquées sont finalement assez pratiques bien qu'elles soient singulièrement différentes de celles que j'ai pu utiliser au Groenland. Celles-ci sont faites de planches de bois grossièrement découpées et munies de petits tasseaux sur la semelle. Ça m'évite la plupart du temps de m'enfoncer dans le sable mais il faut veiller à l'équilibre, sinon la tranche s'enfonce d'un coup sec et il faut une énergie du diable pour l'extraire. Depuis quelques mois j'ai pu, avec l'entrainement, quasiment doubler la distance parcourue tous les jours. Je n'hésite plus à monter les petites dunes alors que je prenais grand soin de rester au fond des oueds auparavant. J'espère atteindre la frontière d'ici quatre ou cinq jours. Cela dépendra des serpents que j'arriverai à attraper d'ici là.

Quatre ans. Quatre ans que je la cherche. Depuis qu'elle est partie. Sans laisser de mot, sans laisser la moindre explication. J'ai attendu longtemps d'avoir de ses nouvelles, puis de m'adresser à la police, le service des personnes disparues. Ils m'ont dit qu'elle était majeure, libre de circuler et de vivre à sa guise. Je m'y attendais mais c'est brutal. Très brutal. Je la savais passionnée par les grands espaces désertiques. Elle abhorrait la chaleur alors j'ai tout de suite pensé au Canada, au Groenland, à la Sibérie bien qu'elle aurait probablement eu quelques difficultés dans ce pays là. Deux ans à parcourir les étendues glacées, à supporter le blizzard, la perte de repères constante. Et puis j'ai pensé finalement qu'elle aurait imaginé que la chercherai dans ces endroits précisément. Dans ces pays immenses où pourtant chaque voyageur est suffisamment rare pour être aussitôt remarqué ou repéré par les autochtones. Alors je suis reparti vers le sud, vers le pays de ses ancêtres.

Le haut de la dune n'est pas très stable, surtout avec mes raquettes qui ont tendance à casser la fine ligne de crête. Je sens le sable couler de chaque côté et il faut que je ne tarde pas trop si je ne veux pas me laisser entrainer. J'ai repéré l'oasis indiqué par le marchand il y a trois jours. J'y serai après-demain, probablement. Heureusement car l'eau commence à manquer un peu, malgré le rationnement que je m'impose depuis hier. J'ai encore suffisamment de peaux séchées pour m'offrir quelques provisions, surtout des dattes et un peu de sel — ça me manque terriblement depuis que j'ai perdu mon petit sac en cuir le mois dernier. J'avais vidé mon compte bancaire avant de repartir, payé le train jusqu'au port, négocié avec le capitaine d'un cargo la traversée du détroit et une nuit d'hôtel en arrivant. Il ne restait plus rien. Braconneur j'avais été, je le suis redevenu. Pas les mêmes animaux, pas les mêmes pièges, mais dans l'ensemble le principe restait le même. Sauf qu'ici il n'y avait d'autre règle que de rester vivant !

Six ans. Six ans que je la connais. Depuis qu'un jour, alors que j'étais en train de boire un café à une terrasse d'un bistrot je l'ai vu arriver, fatiguée, chargée, usée de tant de kilomètres parcourus et de recherches infructueuses. Elle s'était arrêtée juste devant moi, cherchant visiblement son chemin. Vêtue d'une grande robe bleue et de sandales de cuir, elle observait aux alentours apparemment perdue au milieu de la foule. Elle m'a regardé un moment et m'a demandé si elle pouvait s'asseoir un moment. J'ai acquiescé en tirant la deuxième chaise et elle m'a alors raconté l'histoire de celui qu'elle cherchait depuis quatre ans. Elle m'a demandé si j'avais déjà vu le visage qu'elle me montrait sur une vieille photo cornée. J'ai répondu que je ne savais pas, que je ne pensais pas. Alors elle m'a pris la main et nous sommes partis chez moi.

Je suis retourné en bas de la dune. Satisfait de ne m'être pas trop éloigné du cap prévu. Je dormirai tranquille ce soir. La tente n'a pas bougé, d'ailleurs le sirocco n'est quasiment pas sensible. Pas un bruit. Silence absolu. J'entends seulement sa voix dans ma tête, lorsqu'elle chantait doucement ces petites chansons pour enfant. Pour cet enfant qu'elle cherche encore …

Huit ans. Il doit avoir huit ans maintenant.

La lettre ou l'esprit

Comment faire comprendre à quelqu'un qui lit un texte qu'il ne faut pas s'arrêter à la lettre mais plutôt en saisir l'esprit ?

Langue

La langue est un outil formidable. Plus je l'utilise plus je constate les capacités et les trésors qu'elle peut recéler. On ne l'imagine pas lorsqu'on la découvre et ce n'est qu'au bout de longues leçons d'apprentissage et d'exercices que petit à petit nous finissons par en maîtriser les secrets. Enfant déjà, le goût nous amène à faire des découvertes lorsque doucement on essaye telle ou telle façon de l'utiliser. On peut l'accommoder à toutes les sauces, elle peut prendre tous les goûts, être épicée comme un argot de coin mal famé, être brutale ou au contraire douce comme un rayon de soleil de printemps, poétique comme le discours d'un amoureux ou colérique comme une brute avinée. Chaque pays a sa manière de l'utiliser, chaque région y ajoute son accent, comme des épices qui viennent parfumer ou envouter les sens. Souvent elle est imagée, souvent on y lit le pays d'où elle est née, portée sans même qu'elle y fasse attention par la personne qui l'utilise.

Il m'arrive, de temps en temps, de la tourner, de m'en servir comme un moyen de découvrir des domaines inexplorés. Alors j'invente au fur et à mesure des combinaisons et bien souvent je me rends compte qu'elles sont cependant comprises. Mon épisodique dyslexie m'offre parfois des détours intéressants, c'est même parfois surprenant. Elle peut être rapide ou douce, frénétique ou lente, langoureuse, plate ou au contraire pointue, affutée comme une lance. Elle touche, parfois émeut, provoque fréquemment des sensations nouvelles à ceux et celles qui en profitent, tout entiers tendus vers les expérimentations à venir. Parfois, souvent même si l'on est un esthète, cela peut mener à l'extase, pour celui qui la pratique et parfois même encore plus pour celui qui la reçoit. La langue a ceci de particulier que chacun en est doté. Chacun peut la tester, s'en amuser, en jouir de différentes manières. Cela peut être un dialogue ou un monologue, parfois guidé par ce qu'en ressent celui qui la goûte. Elle est ambivalente, elle est chargée de symboles et de mystères.

Cette langue qu'on sent parfois sur le bord les lèvres, comme un chuchotement, comme une caresse. C'est un poème ou une complainte, une chanson ou un roman. Souvent elle finit par trouver le bouton qui déclenche en nous l'émotion. Le rythme a de l'importance, les pauses et les silences tout autant. C'est parfois une musique corporelle car il n'est pas rare de l'accompagner avec le reste de notre corps. Les mains, les bras, la manière de se tenir, de réagir, en disent probablement tout aussi long. Songez aux langues étrangères qui sont venues vous chatouiller, vous effleurer, comme un parfum nouveau qui viendrait nous enrichir, assurément. Parfois même elle nous donne envie d'en apprendre d'autres, et encore plus de les mélanger pour inventer de nouvelles façon de les utiliser.

Quelle creuset merveilleux où la langue est la première à venir goûter !

Matriochkas, chapitre 7

Vous vous souvenez de ce je vous disais il y a quelques jours ? Si voyons ! Ce jeu littéraire surprenant dans lequel une histoire est créée en partant des deux bouts, d'abord le premier chapitre, ensuite le dernier, et ainsi de suite jusqu'au point central, et à chaque fois par un auteur différent ! Et bien mon tour d'œuvrer est arrivé et je livre à votre sagacité le chapitre central final qui vient compléter tous les autres.


Marie passa un moment à réfléchir, ignorant les paroles de Stéphane, qui lui expliquait comment il avait fini par devenir accessoiriste pour l'opéra. Lui, qui se destinait avant tout à la mer et à la navigation, sévissait depuis bien plus longtemps qu'il ne voulait l'admettre dans la cale d'une salle de grands spectacles. Comment ne pas y voir un parfait contraste ? Pourtant il disait être plutôt satisfait des nombreuses rencontres — dont certaines ô combien mémorables — que lui avait permis ce métier. Passer du temps avec le metteur en scène, pour régler tel ou tel détail d'un objet spécialement conçu pour l'occasion. Ignorer les cris et les coups de sang des artistes qui geignaient de ne pas avoir exactement ce qu'ils souhaitaient. C'était trop lourd ou pas assez, trop ceci ou pas assez cela…, bref cela pouvait devenir un vrai calvaire si on n'y prenait pas garde.

Soudain le téléphone de Marie sonna, la sortant immédiatement de la torpeur dans laquelle elle s'était laissée glisser. Elle attrapa son portable qui se trouvait dans son sac, l'ouvrit et répondit :

« Allo ? … Ah c'est toi ?
– …
– Oui si tu veux, viens nous rejoindre. Je suis avec Stéphane, je te le présenterai.
– …
– Attends je lui demande … »

Marie regarda Stéphane, qui s'était arrêté de parler au moment où son téléphone avait sonné, et lui demanda :

« Tu as quelque chose de prévu ce soir ?
– Eh bien, pas vraiment, répondit Stéphane, j'ai ma soirée libre, mais pas trop tard, il faut que je sois à l'aube à l'opéra demain, il y a une répétition générale, probablement en costume et je ne peux y échapper !
– Alors c'est parfait, dit Marie à Domi qui attendait sa réponse, il est tout à nous pour toute la soirée. Tu verras, il est charmant ce garçon ! Pas comme certains …
– …
– Non ce n'est pas utile, et puis il dort à la maison ce soir, alors je suis tranquille !
– …
– Mais non, idiote ! Pas dans mon lit. Sur le canapé du salon. Je t'expliquerai plus tard…
– …
– À tout de suite », rétorqua Marie avant de refermer le clapet de son téléphone.

Un café et une bière plus tard, Domi était assise enfin autour de cette petite table de bistrot et discutait avec Marie et Stéphane. Comme Stéphane l'avait dit à Marie plus tôt, il expliqua qu'il avait pris l'habitude de fabriquer tous ces accessoires en double pour avoir une copie de secours au cas où le premier viendrait à casser ou à ne pas fonctionner comme prévu pendant une représentation. Tous ces doubles prenaient évidemment beaucoup trop de place dans cette petite pièce qui lui servait d'atelier et il avait fini par passer une petite annonce sur internet pour s'en débarrasser, sur les conseils d'une collègue couturière qui faisait de même avec les robes et les costumes. C'est ainsi qu'il avait reçu quelques réponses, dont une très insistante d'un homme qui prétendait constituer une collection d'objets de scène d'opéra. Celui-ci avait l'air particulièrement intéressé par tout ce qui se rapportait aux scènes sanglantes, que ce soit de crimes ou de combats. Il lui avait alors cédé, pour un bon prix, toute une collection de rapières et de poignards, ainsi qu'une fourchette à gigot spécialement conçue pour l'opéra "Sweeney Todd". Il se souvenait qu'elle lui avait donné du fil à retordre quand il avait fallu masquer le mécanisme qui permettait qu'une bonne partie du manche et des pointes se rétractent. D'ailleurs l'original s'était plusieurs fois coincé pendant les premières répétitions et il avait failli en arriver aux mains avec le ténor qui avait eu deux jolis petits hématomes sur sa gorge ! Heureusement qu'il avait arrondi les pointes sinon il pointerait au chômage aujourd'hui ou pire encore, en cellule !

Ils parlèrent ainsi pendant une bonne partie de la soirée, jusqu'au moment où Stéphane leur proposa de bouger. Il avait envie d'aller dans un café, un peu bar-club, où on pouvait danser sur des rythmes afro-cubains ou brésiliens, et où on assistait parfois à des batucadas improvisées. « Vous verrez, dès que vous entendrez les percussions, vous ne pourrez vous retenir de bouger !» leur dit-il. Marie et Domi tombèrent aussitôt d'accord avec la proposition, ravies de changer un peu de décor, et une fois que Stéphane eut réglé la note, elles l'entourèrent, prenant chacune un de ses bras, pour s'y rendre. Ils n'avaient pas traversé la moitié de la rue lorsque la sonnerie caractéristique du portable de Marie — elle avait choisi le Duo des fleurs de "Lakmé" pour cette semaine — se fit entendre derrière eux. Marie se retourna et vit s'approcher un des serveurs qui lui tendait son téléphone avec un sourire. « Vous avez oublié ceci je crois ! », lui dit-il en le lui tendant. « Oui, merci beaucoup », répondit Marie en fixant l'écran éclairé. Elle observa un moment les lettres et les chiffres qui clignotaient rapidement, puis appuya brutalement sur la touche d'annulation. « Pas ce soir ! Pensa-t-elle, ça suffit ! » Elle rangea son portable dans son sac sous les regards interrogateurs de Domi et Stéphane, puis déclara : « Bon alors ! On y va ou pas ? »

*
*   *

Marie était sortie dans la rue avec son téléphone qui était encore en train de sonner — on ne comptait plus le nombre d'appels qu'elle avait refusés ce soir là — et Stéphane en avait alors profité pour questionner Domi à son propos :

« Je la trouve bizarre en ce moment, Marie, pas toi ?
– Si, mais vu ce qui lui arrive, ça ne m'étonne pas plus que ça, et puis elle est encore fragile…
– Pourquoi ça ne t'étonne pas ? rétorqua Stéphane.
– Eh bien, je ne sais pas si je peux te le dire… enfin voilà, elle a vécu une expérience bizarre avec un homme, une histoire un peu glauque je trouve, avec un mélange d'opéra et de mises en scènes perverses et sanglantes, de déguisements et justement je me demande si cet homme n'est pas celui dont tu parlais tout à l'heure, à propos de la fourchette à gigot ! …
– Ah oui ? Tu crois ?
– En tout cas, la coïncidence serait frappante !
– Raconte ! »

Domi, finalement convaincue par l'honnêteté de Stéphane, finit par lui expliquer tout ce qu'elle savait de la vie récente de Marie. Puis, une fois le récit terminé, elle finit par dire doucement à Stéphane :

« Ne lui parle pas de ça pour le moment. Il y a encore des questions sans réponses. Une partie du voile n'est pas encore levée et je voudrais bien ne pas gâcher nos chances de retrouver ce personnage sinistre.
– Comme tu veux, je ferai comme les trois singes, tu sais ? Rien vu, rien entendu, rien dit, répondit Stéphane aussitôt. Tu peux me faire confiance !
– Je le pense en effet, rétorqua Domi en se levant. Ça fait longtemps qu'elle est sortie, non ? Tu ne trouves pas ? Je commence à m'inquiéter … On devrait aller voir s'il ne lui est rien arrivé. Je pensais qu'elle blaguait tout à l'heure lorsqu'elle nous a dit au revoir ! C'était peut-être plus sérieux que ça n'en avait l'air ces coups de fil incessants ? »

Sur ces mots elle attrapa sa veste et sortit aussitôt, suivie par Stéphane qui régla encore une fois la note juste avant de partir…

L'échappée

C'était une nuit sombre, sans bruits aucun, seule une légère brise soufflait et chuintait à travers les interstices de la porte et des volets. Ils étaient couchés ou alors à lire sur le canapé de ce petit salon qui tenait lieu de pièce commune, avec sa cuisine américaine, dans ce petit chalet qu'ils occupaient pour quelques semaines de vacances. Les meubles de bois grossier portaient les traces et la patine d'un âge bien avancé et le tissu à carreaux assorti des rideaux et des coussins avait depuis longtemps perdu ses motifs rayés qu'on ne devinait plus qu'en l'observant de près. Au fond de la pièce un feu finissait de mourir dans l'âtre de la cheminée, et quelques escarbilles luisaient lorsqu'une buche éclatait encore en refroidissant. Le carrelage ocre était ce soir parsemé de petites scories noires qui s'écrasaient en laissant une marque charbonneuse sur le sol lorsque par mégarde quelqu'un en écrasait une en venant remuer avec le tisonnier les rares braises encore rougeoyantes.

La porte de la chambre du fond était ouverte et on entendait le souffle régulier de l'enfant qui dormait d'un sommeil à peine agité. La journée avait encore été riche d'aventures pour lui, alors qu'il y avait tant à découvrir de cette lande sauvage et buissonneuse de ce pays. La tourbe n'était pas encore sèche — seul le chaud soleil d'été arrivait, au bout de longues journées, à la rendre dure et craquelée — et il revenait fréquemment avec les genoux noircis d'avoir été frottés et trainés sans relâche jusqu'au soir. Le soleil de ce printemps qui n'en portait que le nom n'avait pas encore assez brillé pour que les bourgeons finissent par éclore sur les rares arbres rabougris de la colline où se trouvait le logis. Pourtant les oiseaux étaient bien présents et on pouvait les observer cherchant de quoi fabriquer leur nid pour la couvée à venir. Le véritable printemps n'était pas loin, c'était évident, mais dans combien de temps finirait-il par s'installer ? Nul, à part le sixième sens des animaux, n'aurait pu le dire avec certitude.

Chaque jour le garçon ramenait son trésor qu'il conservait dans une boîte en fer blanc émaillée qui portait la publicité d'une très ancienne marque de biscuit. Avec application, juste avant de dîner, il écartait son contenu sur la grande table en bois et observait et décrivait chaque découverte qu'il avait faite dans la journée. Chaque objet, chaque feuille, chaque petit morceau de bois ou chaque insecte mort ou vivant était le signe d'une aventure extraordinaire dont on savait que le principal sortait de l'imagination de l'enfant, mais personne n'osait contredire l'histoire et chacun approuvait d'un hochement de tête ou d'un signe l'incitant à continuer sa narration. Ensuite, satisfait du devoir accompli, il réunissait son magot et l'emportait dans sa chambre où il allait compléter ceux amassés la veille et les jours précédents.

L'homme qui s'était couché un moment dans la grande chambre attenante à la salle commune se releva, se rhabilla puis sorti sur le perron en faisant signe à celle qui était resté pour lire devant la cheminée. Au passage il avait attrapé un manteau, sa pipe et sa blague de tabac brun et avait commencé à préparer de quoi fumer avant d'aller dormir vraiment. Il avait eu froid pendant ces quelques heures qui avaient suivi le dîner. Pourtant il avait mangé suffisamment, s'était couvert de la grosse couverture en laine qui servait de couvre-lit, mais rien n'y faisait et ses os restaient glacés comme s'il venait de passer la nuit dans une crevasse d'un glacier. Il avait cependant l'habitude des froids extrêmes rencontrés lors de ses expéditions météorologiques dans le grand nord. Bizarrement, il avait suffit d'un vent léger et d'un refroidissement soudain de la température pour qu'il se mette à trembler dans son lit. Il pensait que cela n'était pas courant de rencontrer de tels phénomènes dans cette région peu encline à des variations aussi importantes des températures.

Ni lui qui fumait sa pipe tranquillement sur le banc installé le long du mur du chalet, ni elle dont on comprenait qu'elle lisait en entendant à intervalle régulier le bruissement des pages tournées, ni l'enfant qui dormait en s'agitant parfois ce qui faisait craquer le cadre en bois de son lit, ne pouvaient s'imaginer ce qui était en train de se passer de l'autre côté de la planète. À l'exact antipode, une catastrophe venait juste d'arriver. Un météore, trop imposant pour avoir été désintégré par l'atmosphère, bien plus imposant encore que celui qui avait probablement conduit une large partie des espèces vivantes à disparaître quelques centaines de milliers d'années auparavant, s'était écrasé. Aussitôt une onde de choc s'éloigna de chaque côté, suivi par une nuée ardente provoquée par l'énergie relachée au moment de l'impact. La vitesse de ces ondes concentriques était telle qu'il était illusoire d'y échapper. Seuls quelques priviligiés des hauts fonds marins ne furent pas inquiétés par le phénomène. Peu à peu, la vague de feu, qui mesurait plusieurs centaines de mètres de haut, recouvrit l'étendue complète de la planète jusqu'à l'endroit opposé, en n'épargnant quasiment aucun refuge. Ni les grottes, ni les tunnels, pas plus que les souterrains ne furent assez profonds ou bien protégés pour résister. La fin était proche.

L'homme venait juste d'éteindre sa pipe lorsqu'il constata la hausse soudaine de la température, aussitôt suivi par un vent de plus en plus violent. Il s'apprêtait à rentrer de nouveau dans la maison pour se mettre à l'abri lorsqu'il vit la montagne incandescente se rapprocher au loin. Plus il la regardait plus sa hauteur paraissait immense. Il comprit rapidement qu'il n'y avait pas de salut possible lorsqu'il contourna la demeure pour observer les alentours. Où que portait le regard on butait aussitôt sur ces nuages noirs et oranges qui grondaient en s'avançant comme une vague démesurée. Ce n'est qu'au dernier moment qu'il distingua vaguement une ouverture, à un endroit précis où un petit défilé conduisait entre deux collines escarpées. « Peut-être qu'il y aurait moyen de s'échapper de là en suivant ce chemin ? », se dit-il, avant de fermer les yeux …

L'horizon

Je me souviens, alors que j'étais dans une colonie de vacances dans les Cévennes, qu'un des moniteurs avait pour habitude de nous dire le matin, au moment du départ en randonnée : Nous ne sommes plus que des petits points à l'horizon !. J'ai toujours aimé cette manière de se donner un but, un objectif pour la marche à venir et tout naturellement cette phrase m'est restée. Depuis, à chaque fois que je parle de l'horizon, j'ai cette image qui me revient, une grande plaine et des collines, une montagne au loin et un col ou un sommet qui représente le point, l'objectif à atteindre. Une image où nous nous trouvons sur un chemin tracé ou imaginé, en mouvement, le regard portant uniquement vers ce point focal. Pour moi, l'horizon est un point — je pourrais dire était dorénavant —, les horizons sont des points. Points qui impliquent une distance, une durée, un futur pas encore atteint.

Au fil d'échanges récents, j'ai fini par comprendre que l'horizon ne portait pas cette signification pour tous, qu'il représente plutôt l'espace ouvert devant soi, avant même le premier pas, qu'il est synonyme de choix à faire, de libertés à découvrir, qu'il concerne le moment présent, immédiat. C'est très déroutant — dans le sens de la sortie de la route tracée — et enivrant. Les perspectives s'ouvrent, les questions se posent et elles n'appellent pas toutes des réponses. C'est une conception totalement différente de celle que j'avais jusqu'alors et qui n'implique pas forcément le mouvement hormis celui des yeux — en fait de tous les sens, de la pensée, de l'imagination — qui balayent et découvrent les possibles.

Il est étrange de constater comment une phrase répétée il y a de ça plusieurs décennies peut à ce point influencer sa façon d'envisager une idée, un concept. Il est étrange de constater comment un même mot peut porter des significations si dissemblables. La langue française est riche, riche de conventions, de sens communs et pourtant un même mot appris et utilisé ensuite peut porter un message complètement différent en fonction du vécu, du contexte, de la perception personnelle de la personne qui le prononce ou l'écrit. Est-ce un signe de pauvreté du langage maîtrisé ou bien de la langue elle-même ? Est-ce plutôt une qualité intrinsèque de ce mode de communication ? En attendant d'être capable de répondre à ces questions, je me suis endormi plus riche hier soir !

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