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Piège

Piège

Mot-clé : nouvelle

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L'homme qui écoutait la terre

Il avait l’habitude de s’étendre de tout son long et d’attendre patiemment que le silence se fasse dans cette rue peu animée, une fois les élèves rentrés dans leurs classes après la récréation. Il avait observé tranquillement les mises en rang puis la montée dans les escaliers, ponctuée par les exclamations, les rires ou les cris. Quelques minutes plus tard le calme était revenu et il avait déposé à terre son sac de provision de la journée pour s’adonner à son activité favorite.

Pendant de longs instants il tendait l’oreille, posée bien à plat sur le sol, à travers un trou soigneusement découpé dans un sac en plastique qui lui protégeait les cheveux. La rumeur enflait régulièrement et au bout de quelques instants les voix apparaissaient plus clairement. Il était devenu extrêmement agile à ce jeu là et il ne lui fallait que quelques secondes pour faire le tri. Comme d’habitude il enregistrait dans un petit dictaphone ce qu’il pouvait intercepter des conversations qu’il entendait.

Il avait mis longtemps à comprendre, après avoir tout bonnement ignoré ces voix qui montaient le long des tuyaux de chauffage chez lui. Il avait cru à une mauvaise insonorisation et avait cherché quel voisin pouvait ainsi regarder ou écouter des histoires bizarres à la télévision ou à la radio. Chaque voisin avait eu droit à sa visite mais il était rentré bredouille de sa recherche. Les étages supérieurs et inférieurs avaient eu droit à la même exploration sans plus de résultats tangibles. Suivre les tuyaux, voilà ce qu’il avait alors entrepris, afin de trouver la clé de cette énigme. Il était alors passé par les escaliers, en suivant petit à petit les circonvolutions de la tuyauterie hors d’âge de l’immeuble jusqu’à ce qu’il se retrouve dans la chaufferie. Étonnamment ce tuyau n’aboutissait pas à la chaudière mais traversait le mur et passait quelque part sous la rue voisine.

Plusieurs mois avaient été nécessaires pour trouver enfin l’endroit précis dans la rue où les conversations étaient le plus audibles. Cela variait avec la saison, mais jamais de plus de quelques mètres et Jacques savait maintenant identifier précisément la position en suivant à l’oreille la force des cliquetis qui ponctuait le murmure. Clic, clic, encore deux pas, clic, clic, le débit était plus rapide et plus fort, un pas encore et ça ira. Ce bruit légèrement métallique ressemblait un peu à celui que faisait un moteur de moto en refroidissant après une course de vitesse.

Léonce, le vieux gardien bourru de l’école, avait depuis longtemps renoncé à faire partir cet hurluberlu de la rue. Ni la police, ni les instituteurs ni même le directeur n’avait pu faire bouger l’homme. Souvent il l’avait vu partir dans le panier à salade, mais invariablement il réapparaissait le lendemain, à la même heure, pour reprendre ses habitudes. Depuis, il le saluait le matin, pendant qu’il faisait le tour de la cour de l’école pour ramasser les billes perdues ou les vêtements oubliés et toujours il s’entendait répondre par un laconique « Chut ! » ou « Silence ! ». Il tournait alors le dos en enfonçant ses mains dans sa vieille blouse grise et retournait dans son cagibi déposer la récolte du jour. Il avait pourtant une fois fait l’effort de sortir de l’établissement et était venu près de l’homme déjà allongé sur le sol, dans cette position particulière du chien de fusil, comme font les enfants pour dormir. Il s’était alors accroupi pour écouter, puis avait enfin posé son oreille sans rien percevoir que le grondement d’une machinerie dans le lointain. Il était alors reparti et avait pris une photo, une fois arrivé sur le toit de l’école pour pouvoir la montrer à son épouse.

Dyptique, saison 4 - Session 1

Romane, l’épouse de Léonce, avait bien rit pendant le récit. Bien ri, non pas de l’étrangeté apparente de cet individu mais tout simplement parce qu’elle aussi faisait partie des élus. Partie de ceux qui entendaient les paroles du peuple du sous-sol. Le pauvre Léonce ne sut pas du vivant de son épouse le fin mot de cette histoire et ce n’est que bien plus tard, alors qu’il était sur le siège de son dentiste, que celui-ci lui raconta l’étrange anecdote des plombages qui recevaient la radio. Une série particulière, qu’il avait reçue en échantillon, et qu’il avait voulu ne pas gâcher bien qu’elle fut d’un aspect plutôt étrange et luisait légèrement dans le noir. Après tout, s’était-il dit, avoir de la lumière dans la bouche ne devrait pas gêner beaucoup mes patients, et peut-être même les aider à se retrouver la nuit. Un ami ingénieur électronicien qui se trouvait être aussi un de ses patients avait découvert cette particularité il y a quelque temps et lui en avait expliqué le fonctionnement. Rien de bien sorcier, une simple configuration particulière dans la dent qui faisait caisse de résonance et le tour était joué.

Ce que cette histoire ne dit pas c’est que régulièrement, chaque nuit en fait, les élus se retrouvent dorénavant dans les égouts sous la rue et échangent leurs points de vue avec leurs correspondants. Chaque nuit, la porte luit légèrement, de la même couleur que leurs plombages et s’ouvre enfin vers… Je n’ai jamais su où menait ce passage, je ne peux pas y entrer. La faute à mon dentiste qui n’a pas la bonne série !

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 1, organisé par Akynou)

Sphère

Immense, occupant tout l’espace ou presque. Je suis assis à l’ombre de cette sphère dont le diamètre doit faire au moins trois fois ma taille, si ce n’est plus. Sa présence m’écrase pourtant on ne la sent pas. Ma main posée dessus à plat sent que c’est plein ou qu’alors les parois sont profondes. Un aspect de pierre, de granit presque, de métal gris foncé, de titane presque, je ne sais pas. Hors de question de la déplacer, pourtant elle repose sans support sur un sol à l’horizon infini. Une lumière blanche, presque pâle, éclaire doucement l’endroit où je me vois.

Paradoxe, je me sens à l’abri et je ne me sens pas à l’abri. À l’abri par le dessus, rien ne peut me tomber sur la tête. En danger sur les côtés, car je ne vois pas plus loin qu’une longueur de bras. N’importe quoi, n’importe qui peut surgir des deux côtés et j’angoisse à surveiller. Je suis sourd, pas aveugle, je sens la dureté de la surface bombée, j’en vois quelques nuances de gris. Pas de chaleur, pas de froid, pas de sensation de température, le temps ne passe pas pourtant il est là, défilant, les pensées suivent doucement.

Fixe, pas de mouvements, rien ne bouge hormis ma main de temps en temps qui change de place ou moi qui replace mes jambes pour soulager mon dos. L’appui sur la sphère est malcommode, désagréable, elle ne permet pas de se reposer, le dos reste courbé. La sphère appuie sur ma nuque, pèse sur mes épaules. J’ai beau tendre les bras au maximum de chaque côté, la prise est difficile à conserver.

Espoir, je sens la force revenir, je vais essayer encore. Je me sens capable de le faire et pourtant. Poser le premier pied, bien à plat, assurer. Poser le second, légèrement en arrière pour venir compenser le déséquilibre. Les genoux sont presque pliés complètement, il faut que je me recule encore, plus loin dans l’interstice entre la boule et le sol. Je plie mon dos encore et encore, je serre les fesses, mon bassin commence à devenir douloureux à force de compression, il ne faut pas que je tarde.

Victoire, les muscles n’ont pas failli, je soulève le bloc compact qui pèse sur mon dos, sur ma colonne vertébrale. Tout mon corps est dur dans l’épreuve et je sens les tendons tirer à l’extrême. Ma respiration se fait plus courte, mes poumons peinent à se gonfler et j’utilise le ventre pour compenser. Combien de temps puis-je tenir ? Combien de temps aurai-je assez d’énergie pour ne pas abandonner ? Il faut qu’ils viennent, voir, contempler, admirer et témoigner de l’exploit…

« Maman ? Viens voir, vite !
— Atlas ? Pose ce ballon et vient manger, ton père attend pour dîner !
— pffff, oui m’man, j’arrive ! »