Le casque de Babel

Je comprends ce que les gens disent. C’est pénible, je n’en ai pas l’habitude. Je déteste ça. Les gens parlent, j’entends sans avoir besoin d’écouter et je comprends. C’est infernal. J’ai l’impression de me mêler de ce qui ne me regarde pas. D’ailleurs ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir.

Cette fois ci c'est particulier. L'objet que j'ai découvert ce matin dans le coffre ressemble à un casque hifi. Je l'ai mis sur ma tête et aussitôt j'ai compris ce que les gens disaient. C'est très déroutant, comme si je lisais dans leurs pensées, comme si j'étais un voyeur (ou plutôt un entendeur). Cette fois ci je n'ai pas gardé l'objet avec moi toute la journée, je l'ai remis dans mon cartable quelques minutes après le début de cette réunion de travail avec les japonais. Discrètement je l'ai retiré en espérant ne pas me faire remarquer. J'ai bien vu le regard interrogatif de mon patron, mais il sait l'importance de ce rendez-vous pour ne pas vouloir en perturber le déroulement.

Depuis les premières rencontres professionnelles avec eux, je me suis toujours demandé de quoi ils parlaient, juste avant de démarrer les discussions en anglais. Qu'est-ce qui pouvait les rendre si animés lorsqu'ils utilisent leur langue légèrement gutturale et claquante. Jusqu'à aujourd'hui je me suis posé cette question. Ce matin j'ai ma réponse. Ils cherchent ! Ils n'ont pas trouvé ! On leur avait parlé des années folles, des impressionnistes, de la mode des parisiennes. Rien de tout cela dans les rues de Paris. Du bruit, la foule, les voitures bruyantes, la même course effrénée des gens partant travailler. Ce n'est pas le Paris qu'ils attendaient.

Ce soir, en revenant dans mon deux-pièces, je n'ai pu résister à l'envie de remettre le casque. Aussitôt fait j'ai compris la conversation de ces deux hommes plutôt âgés qui parlaient en arabe dans la rame de métro. Ils parlaient de leur pays où ils iraient cet été, en espérant que la vieille voiture tiendrait encore pendant cette longue route jusqu'au bled. Ils parlaient du Ramadan et de la fête qu'il faudrait organiser bientôt, du fils cadet en retard à l'école et de la fille aînée qu'il allait bientôt falloir marier au pays.

Je me souviens d'une de mes lectures où le personnage principal obtient la faculté de lire dans les esprits. Je l'avais envié pendant un moment en imaginant tous les avantages que cela pourrait me procurer. Ce soir j'ai compris la malédiction que cela impliquait. Plus d'étonnement, plus de secret, rien de ce qui rend les relations particulières. Tout savoir à l'avance. C'est infernal.

Avant de me coucher j'ai reposé le casque dans le coffre pourpre, mais auparavant je l'ai brisé. Je ne sais pas quelles en seront les conséquences, mais je veux qu'ils sachent que ça ne m'intéresse pas, que je ne veux pas savoir.


Ce billet est ma participation au jeu du sablier d'automne de Kozlika et Samantdi.

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