La canne

Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi. Depuis que je me suis installé à mon bureau de l'espace open-space j'ai du mal à me concentrer. C'est difficile de subir toute cette agitation et d'entendre les conversations, les coups de téléphone, je n'ai vraiment plus l'habitude. J'ai encore cette canne dans les mains, trouvée dans mon coffre. Elle est fine, lisse, télescopique. Depuis ce matin je ne vois plus, je suis aveugle. Ce n'est pas définitif, je le sais, je le sens. Depuis que je l'ai dépliée. C'est encore une épreuve.

Alors j'entends. J'entends tout, beaucoup mieux, beaucoup plus fort. Mon ouïe s'est développée depuis ce matin et c'est étonnant de voir à quelle vitesse. Je sens aussi. Ma peau est comme électrifiée, hypersensible. J'ai découvert la texture particulière de mon bureau métallique que je croyais lisse comme une boule de billard. Je sens les gens passer autour de moi, les mouvements d'air qui circulent, les différences de températures quand quelqu'un s'approche et reste suffisamment longtemps.

Il s'est passé quelque chose de particulier ce matin. Alors que je sortais de chez moi, comme à l'accoutumée pour me rendre ici, j'ai croisé cette femme qui courait pour attraper son bus. En passant son sac m'a heurté le bras et la bandoulière s'est prise dans la canne que j'essayais d'utiliser maladroitement. Bien sûr le contenu s'était éparpillé un peu partout sur le trottoir. J'ai voulu me baisser pour l'aider à ramasser mais elle m'a retenu. « Ne bougez pas, je m'en occupe, merci. ». Je suis resté à côté, sans bouger, en écoutant sa respiration hachée et saccadée. Elle s'est relevée et m'a demandé si j'allais bien. J'allais très bien, je me sentais très bien.

Elle a insisté pour m'accompagner jusqu'à la station de métro et nous avons fait quelques pas ensemble, en silence. Elle m'avait pris le bras et je sentais ses veines battre violemment à travers la peau. Arrivés devant les portes de l'immeuble où je travaillait elle a eu une hésitation, je l'ai sentie, avant de me lâcher le bras. Puis, doucement, elle m'a demandé si je voulais bien lui dire mon nom ou mon prénom, qu'elle m'avait déjà vu dans le quartier, parfois tard le soir. J'ai bien senti qu'elle avait envie d'en dire plus mais elle s'est arrêtée là. Les secondes se sont égrenées en silence et j'ai enfin répondu : « Victor, je m'appelle Victor. ».

Elle m'a raconté alors comment elle m'espionnait la nuit lorsqu'elle voyait de la lumière en face de chez elle, par la fenêtre. Comment elle guettait mon retour du travail le soir, et la surprise qu'elle avait eue ce matin lorsqu'elle m'avait remarqué sur le trottoir avec mes lunettes et ma canne d'aveugle. Pendant presque une heure elle m'a raconté sa vie, son mariage, sa maladie. Nous nous étions assis sur le banc et nous ignorions les passants.

Finalement elle a pris ma main, m'a embrassé sur la joue et est repartie en disant : « Victor. À bientôt Victor et tenez fermement votre canne pourpre ou vous allez la perdre, elle si jolie, si lumineuse ! ». J'y pense encore maintenant, alors qu'il est l'heure de rentrer et que je n'ai pas encore répondu à la question qui me taraude depuis ce matin : vais-je la rendre ?

Et la canne ? Je l'ai remise bien sûr, sans hésitations …


Ce billet est ma participation au jeu du sablier d'automne de Kozlika et Samantdi.

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