Le chemin sera long

Je n’ai pas de mot. C’est rare. Mais c’est ainsi. Ma colère est au-delà des mots. Ils m'ont rendu la vue, ils m'ont rendu la faculté de voir et d'admirer, par contre, dès que j'ai reposé la canne dans le coffre et que j'ai tourné le dos, j'ai entendu un son bizarre. Le temps que je me retourne, le coffre avait disparu. Vous vous rendez compte ? Je n'ai plus le coffre, je ne suis plus l'élu ! Que leur ai-je fait ? Quelle erreur avais-je commise ?

Et puis j'ai réfléchis un peu, je me suis assis sur mon lit, j'ai pesé le pour et le contre. Après tout, qu'est-ce que j'avais perdu et qu'est-ce j'avais gagné ? Perdu ? Pas grand chose en fait. J'ai fait la liste, sur un papier qui traînait sur ma table de nuit. J'ai tracé une ligne pour partager la feuille en deux, j'ai marqué un signe moins à gauche, un signe plus à droite, et j'ai commencé à réfléchir.

Je suis resté pendant dix minutes avec mon crayon en l'air et puis j'ai tracé une double ligne pour barrer la partie de gauche. Ensuite d'un geste sûr, j'ai écrit le prénom de mon élue, dans la partie de droite. J'ai froissé le tout et j'ai tout envoyé dans la corbeille sous le bureau près de la fenêtre, à peu près à l'endroit où se trouvait le coffre. Après tout qu'ils le gardent leur coffre, je l'échange bien volontiers contre mon bonheur de maintenant. Elle vient d'appeler, elle était en bas, alors j'ai enfilé mon imper et j'ai descendu les escaliers quatre à quatre.

Elle attendait, dans sa voiture qu'elle avait achetée la semaine précédente, une vieille Golf grise qui fumait. La portière passager était grande ouverte. J'ai jeté mon vieux sac que j'avais attrapé au passage, il était vide, mais je comptais bien le remplir dans les jours, les semaines, la vie à venir. Je suis monté, l'ai embrassée et nous sommes partis.

Nous avons roulé une bonne partie de la nuit, en direction de la mer, vers l'océan que j'avais du mal à quitter à la fin de l'été. Nous faisions des projets, tous plus invraisemblables les uns que les autres. Je garderai des moutons et des chèvres, nous ferons des fromages, elle ferai des photos, des reportages, j'écrirai des nouvelles, des romans. Puis à nous deux nous ébaucherions des enfants, puis nous les guiderons et nous les mettrons en garde contre les lumières pourpres. L'instant d'après nous nous rêvions sur un bateau, croisant au large pour une ronde autour de notre monde, en s'arrêtant ici et là, au gré des vents et des alizés. Gardien de phare, reporter à l'étranger, cantonnier. Nous goûtions l'une après l'autre les vies que nous nous construisions et que nous défaisions aussitôt.

Les kilomètres ont défilés jusqu'à nos fatigues. Ni moi ni elle avions encore la force ou le courage de conduire la voiture. Alors nous avons cherché un endroit pour nous reposer. Les fenêtres d'une ferme ancienne étaient éclairées plus loin. Nous nous sommes approchés sur le chemin boueux, le chien a aboyé, deux jappements brefs puis un rauque. Une vieille dame est sortie, lentement. Nous sommes sortis de la voiture et alors que nous nous approchions j'ai bien remarqué qu'elle souriait. « Venez, entrez, il fait chaud à l'intérieur, la cheminée est allumée, j'ai de la soupe encore chaude. ». Nous l'avons remerciée puis sommes entrés. Elle a attrapé nos manteaux, les a déposés sur le rocking-chair qui se trouvait près de l'âtre et a sorti deux assiettes à soupe et deux cuillères.

Nous avons passé la fin de la nuit dans cette ferme en compagnie de cette femme qui vivait seule dans cet endroit perdu. Nous étions rassasiés, reposés, tranquillisés. Puis, alors que le jour commençait à pointer, nous nous sommes aimés dans cette petite chambre qui sentait le renfermé et l'encaustique, la petite chambre de son fils trop tôt parti à la guerre et qui n'en était jamais revenu. Nous nous sommes aimés, redécouverts, et j'en suis persuadé nous avons ébauché quelque chose ou plutôt un futur quelqu'un. Le chemin sera long et ça sera bien.


Ce billet est ma participation au jeu du sablier d'automne de Kozlika et Samantdi.

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