Georges

Georges a vingt-huit ans. Georges est un grand gaillard bien enrobé. Georges porte tous les jours ce vieux pantalon bleu que le colonel à la retraite lui avait procuré. C'est l'enfant du village à défaut d'avoir des parents, lui l'orphelin dont personne ne connaît l'origine. Il a été amené ici par l'autocar de l'été dernier, celui qui avait charrié tous les saisonniers venus aider au fauchage du blé. Les machines étaient rares dans la région et les déplacer prenait du temps alors on préférait faire venir les habitués. Parfois il y en avait un qui restait, qui s'installait. Souvent il séduisait une fille de la région et petit à petit se construisait un avenir laborieux.

Georges n'est pas très instruit. Il a souvent couvé le poele pendant les classes. Il a souvent préféré regarder le temps par la fenêtre plutôt que d'écouter la maîtresse. Ce n'est pas bien grave. Georges vit gentiment. Georges est simple dans sa tête et ça lui convient parfaitement. Il connaît ses saisons, le nom des oiseaux par cœur. Il sait l'heure en regardant le ciel. Il vit dans la petite cabane sur le bord de la grande route, celle qui mène à la grande ville. Lui n'est jamais reparti d'ici, l'horizon lui fait peur. Il arpente les chemins et les routes autour du village toute la matinée. Vers midi, il passe voir son ami le boulanger, celui qui lui donne de temps en temps une miche de pain et un paquet de tabac brun. La journée se passe ainsi sans violence, tout doucement.

Un jour il y a eu beaucoup d'agitation dans le village. On annonçait une grande nouvelle ! Georges n'a pas bien compris de quoi il retournait mais il a bien vu les regards soucieux des hommes qui parlaient. Ils ont beaucoup discuté ce jour là, puis ils sont repartis chez eux pour en revenir deux heures plus tard, chargés d'une valise ou d'un baluchon et accompagnés de leurs femmes. Ils partent ! Elles restent ! Georges a voulu monter dans l'autocar qui avait été appelé pour les emmener à la grande ville, à la gare où le train les attendait. Ils n'ont pas voulu. Ils ont dit Tu restes ici. Il faut quelqu'un pour les protéger au cas où. Il faut quelqu'un pour surveiller les champs et les pâturages. Il faut quelqu'un pour aider à prendre soin des animaux.. Alors Georges est resté.

Pendant toutes ces années qu'a duré l'absence des hommes il a pris soin du village. Pendant toutes ces années les femmes et les anciens ont pris soin de lui. De temps en temps, lorsque l'aspect ou l'odeur devenait intenable, les femmes l'attrapaient et le lavaient. Oh c'était tout un cirque car il fallait attraper le bougre avant de le récurer. Et il ne se laissait pas faire bien entendu. Même l'imposante Madelon avait du mal à le maintenir, elle qui battait à plate couture tous les hommes au concours de bras de fer pendant la fête du village. C'est qu'il était fort ce corniaud, fort comme ceux qui ne savent pas qu'il faut s'économiser, fort comme les bébés qui mettent toute leur énergie dans le besoin du moment. C'était l'occasion de grandes parties de rire, bienvenues parmi les rares occasions de se réjouir avec cette guerre qui n'en finissait pas. Puis, alors qu'il séchait sous sa grande serviette en attendant que ses vêtements soient secs, il écoutait Madelon. Elle lui racontait son histoire, celle du village, celles de ses parents morts depuis longtemps. Elle espérait qu'un homme, fort comme elle, lui propose de construire une vie à deux. Georges l'écoutait silencieusement avec les yeux brillants dans le coin de cette grange avec cette odeur entêtante de la paille mouillée mélangée à celle un peu âcre de ce vieux savon qu'elle utilisait.

Georges aidait aux champs quand il fallait. Il aidait au fournil pour pétrir la pâte. Il aidait le vieux maréchal-ferrant lorsqu'il fallait retenir cette vieille carne de jument qui ne voulait jamais se faire ferrer. Et puis il jouait à son jeu favori. Dès qu'il pouvait, dès qu'il repérait une fille, il s'approchait doucement par derrière et alors qu'elle ne se doutait de rien lui attrapait les cheveux, la tirait en arrière, l'embrassait sur une joue et s'enfuyait en éclatant de rire. Toutes ne réagissaient pas de la même manière. Certaines étaient furieuses de s'être encore fait surprendre, d'autres riaient aussitôt ou bien encore haussaient les épaules. Ça le rendait heureux. Une parmi toutes avait sa préférence. Madelon bien entendu, la seule qui pouvait par sa force lui résister, la seule qui ne le faisait jamais, la seule qui lui disait merci lorsqu'il l'embrassait.

Un hiver, les Allemands sont arrivés. Ils ont réquisitionné des granges, la mairie et la grande maison du colonel qui était parti dans le Sud. On ne les a pas beaucoup vus. Ils partaient le matin dans leurs camions bruyants et revenaient le soir. Le village a vécu au ralenti pendant ce temps. Les femmes limitaient leurs déplacements et les anciens restaient entre eux, à jouer aux cartes, dans l'arrière-salle de l'auberge de Jean. Les soldats sont restés comme ça pendant trois mois, puis sont repartis au printemps. Personne n'a bien su pourquoi.

Puis enfin les hommes sont revenus, la guerre était finie, c'était l'heure des comptes. Les langues se sont alors déliées et les femmes ont accusé Madelon. Elle avait pactisé avec l'ennemi, d'ailleurs Suzette avait bien vu l'allemand entrer dans sa maison et en ressortir deux heures plus tard, à de nombreuses reprises. Personne ne l'a crue lorsqu'elle a dit qu'il était venu lui réparer sa machine à coudre, qu'il était tailleur dans le civil dans la banlieue de Berlin, et qu'il avait pris l'habitude de venir y réparer et y recoudre les uniformes de sa section. Non personne ne l'a crue. Ils l'ont rasée, lui ont déchiré ses vêtements et l'ont exposée devant la mairie sous les quolibets et les injures. Des cailloux ont volé et l'ont blessée au visage.

Georges, attiré par les cris est venu en courant, a fendu la foule et a entouré de ses grands bras Madelon qui pleurait. Il lui a doucement essuyé le sang qui coulait de son crâne, là où le rasoir avait été trop entreprenant. Puis il l'a emmenée sans un bruit, la tête haute en regardant les autres droit dans les yeux. Personne n'a bronché, la haine est retombée, les gens sont repartis visiblement satisfaits du devoir accompli. Ce jour-là Georges a grandi.

Georges et Madelon sont partis du village depuis. Ils ont franchi l'horizon qui lui faisait si peur. Ils ont pris le chemin de la grande ville. Le travail n'a pas manqué depuis pour elle devenue modiste, pour lui devenu déménageur. Ils ont deux beaux enfants. Ils louent un petit appartement dans ce Paris si vivant. Et puis un jour un colis est arrivé. Un colis qui contenait un beau costume du dimanche pour Georges, une belle robe pour Madelon et assez de tissu pour habiller les petits. Sur le papier kraft on ne distinguait pas très bien la provenance et il a fallu une loupe pour lire ce qu'avait laissé le coup de tampon : US Military Postal Service, Berlin, Germany. Et puis il y avait un nom et une adresse. Madelon a souri lorsqu'elle a lu les lignes, puis doucement s'est repenchée sur sa machine à coudre, le seul bien qu'elle avait emporté, celle que cet allemand lui avait réparée ! On ne saura jamais comment il avait fait pour les retrouver après tant d'années.

Aujourd'hui Georges est fatigué, Madelon est absente depuis longtemps déjà. Ses deux enfants ont grandi puis sont partis batir leurs vies. Il repense à la sienne et tout ce qu'il a finalement construit. Il est fatigué et usé comme le banc de ce cimetière où il s'est assis. La tombe de Madelon est là, à deux pas, vers le soleil qui se lève. C'est le moment qu'il préfère lorsque les premiers rayons éclairent la stèle. Il faut partir maintenant. Il va y avoir beaucoup de monde aujourd'hui, c'est le jour des autres. Le jour des vivants, ceux qui viennent rarement. Le premier novembre.

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