Moteur

Le téléphone portable vissé à l'oreille, cela fait déjà vingt minutes qu'elle raconte sa vie à sa collègue de boulot qu'elle vient juste de quitter. Les quelques voyageurs présents dans la voiture la regardent de manière insistante mais sans qu'elle s'en offusque le moins du monde. J'ai résisté environ cinq minutes, plongé dans mon roman du moment — Absurdistan, assez … comment dire, décalé — puis j'ai fermé l'ouvrage et l'ai rangé dans mon sac à dos.

Quelques secondes plus tard, alors que le train redémarrait j'ai hésité un instant entre continuer la correction de mes premiers chapitres en cours d'écriture, ou sortir mon carnet. J'ai ouvert de nouveau mon sac, puis l'ai refermé aussitôt. Ça sera le carnet et le stylo, l'occasion est trop belle.

Elle est assise presque en face de moi, sur une banquette de trois places, appuyée légèrement contre la fenêtre qui renvoie l'écho de ses paroles. Rousse, un joli et fin visage, des yeux verts assortis à son manteau, elle a probablement l'âge de fêter la sainte Catherine — supposition de ma part basée sur ce que j'ai pu entendre jusqu'ici et sur l'absence d'alliance ou de bague de fiançailles sur la main qui tient fermement le téléphone. je commence à prendre quelques notes qui me serviront plus tard pour écrire cet épisode. Elle m'a rapidement jeté un regard distrait tout en continuant son conciliabule avec sa correspondante. Je l'ai fixée un moment et ai aussitôt repris mon écriture sur mon carnet. Je pensais que cela allait l'intriguer mais je me trompais. Elle a continué son monologue sans se soucier de moi ni des autres spectateurs.

Jolie donc, mais le tableau était malheureusement gâché par le langage de charretier dont elle abusait. C'était très étrange de l'entendre ponctuer ses phrases de bordel !, de putain !, de chié ou merde. Je me serais attendu, pour le moins, qu'elle marque un temps d'arrêt avant de dire ses mots qui juraient avec son allure, ce bref temps pendant lequel on hésite à dire ou pas le mot inhabituel lorsqu'on est bien éduqué. Enfin c'est ce que je croyais. Au contraire elle en usait et abusait avec une aisance qui démontrait une grande habitude. Dommage.

À la station suivante, un jeune homme, plutôt élégant, entre dans la voiture avec quasiment le même appareil vissé à son oreille et en grande discussion lui aussi. Il a marqué un temps d'arrêt puis a finalement décidé de s'asseoir quasiment en face de moi, sur la même banquette que la demoiselle, tout en laissant une place entre eux deux. J'ai compris alors que je finirais le voyage accompagné d'une cacophonie téléphonique, celle où vous n'avez droit qu'à des moitiés de dialogues mélangées avec d'autres moitiés d'autres dialogues. Et bien entendu chacun de hausser le ton pour couvrir son voisin !

C'était un méli-mélo de gourdasse, de péter les plombs d'un côté et de oui, de non et de peut-être de l'autre. Visiblement le jeune homme écoutait plus qu'il ne parlait. Ce qui était très curieux c'est qu'ils étaient particulièrement synchrones. Les gros mots de la fille étaient ponctués par les acquiescements du garçon sans qu'ils ne se recouvrent nullement. Étrange, comme s'ils étaient en conversation ensemble. Comme s'il attendait la fin d'une de ses phrases pour répondre à son tour et vice versa !

J'ai longuement cherché la caméra cachée …

Coupez !

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