Symboles

Il faut que je vous raconte… C’est une drôle d’histoire en fait, une histoire de brosses à dents ! Dingue !! En fait tout a commencé alors que j’étais chez B. toute la semaine dernière. Nous avions bien senti que quelque chose se tramait dans la salle de bains, et puis il fallait se rendre à l’évidence, il y avait des signes avant-coureurs qui ne trompent pas… Suzanne avait bien essayé de cacher la chose mais sans succès et depuis quelques jours, alors que nous étions couchés dans la caravane installée au fond du jardin de la voisine de sa mère — il n'y avait plus de place dans le sien car elle avait entrepris d'y faire un potager — nous remarquions une ombre à travers le vasistas s'agiter jusque tard dans la nuit ! Un soir, tard, je m'étais rhabillé et j'étais sorti à pas de loup pour essayer d'en savoir un peu plus mais je n'avais entendu que des frottements et quelques coups sourds. On avait fini par conclure que sa mère en avait après le coffre et était probablement en train d'essayer de l'ouvrir, en vain assurément.

Ce n'est que l'avant-veille de notre départ — j'avais appelé mon voisin pour lui demander si l'agitation autour de notre maison avait cessé un peu et en apprenant que oui nous avions décidé de rentrer à la fin du week-end — que j'ai surpris ma belle-mère à l'œuvre. Nous avions dîné chez elle en compagnie de ses partenaires de belote lorsque je l'ai vu se lever, alors que le dessert était sur la table, prêt à être servi, et se diriger vers le fond de sa maison. Un des convives présents, sollicité juste avant qu'elle ne se lève, avait commencé à découper la tarte quand sur un coup de tête j'avais décidé de la suivre discrètement en prétextant un besoin tout ce qu'il y a de plus naturel. Arrivé à la porte, qu'elle avait laissée légèrement entre-ouverte, probablement pour écouter d'éventuels mouvements, j'avais collé mon œil sur l'interstice et j'avais alors constaté l'étrange phénomène : Elle tenait sa brosse à dent dans la main droite et la frottait vigoureusement de gauche à droite sur le dessus du coffre. Je m'étais aussitôt dit : « Pas de problèmes, elle n'y arrivera jamais, ce n'est pas comme ça qu'il va s'ouvrir ! », mais quelques secondes plus tard j'avais vu distinctement des inscriptions apparaître sur la surface du coffre. Trois symboles exactement, qui ressemblaient respectivement à la lettre π barrée d'un trait diagonal, à la lettre R barrée d'un trait horizontal et au chiffre 2 barré d'un trait vertical. Curieux ! L'ensemble me disait vaguement quelque chose mais sans que je n'arrive à dire exactement de quoi il retournait. Il faudrait que je fasse des recherches à la maison dès que je serai rentré. J'étais perdu dans mes élucubrations lorsque la porte s'ouvrit soudainement.
« Mais que faîtes-vous là, Xavier ? Me demanda-t-elle.
– Moi ? Euh … et bien je cherchais les toilettes pour …
– Allons, allons, pas à moi ! Vous savez bien où elle se trouvent ! Dites plutôt que vous m'espionniez !
– …
– Et puis expliquez-moi un peu, comme vous n'avez pas l'air si surpris que ça, ce que fait cet objet chez moi ? »
J'allais m'embarquer dans des explications oiseuses lorsque Suzanne — je l'ai bénite sur ce coup — était arrivée en courant …
« Maman ? Maman, tu sais où il y a des pansements ? Bernard s'est coupé le pouce en découpant la tarte, il saigne comme un goret et il commence à pâlir sérieusement !
– Oui, viens, je vais te donner ça, des ciseaux et un peu de mercurochrome pour désinfecter, lui a-t-elle dit en me jetant un regard lourd d'interrogations. »
Il fallait que je trouve un moyen rapide d'échapper à la question — et elle en connaissait un rayon dans l'art consommé de faire parler les récalcitrantes, vu son lourd passé de surveillante générale de l'internat de jeunes filles où elle portait le doux nom de Mère penthotal — ou bien s'en était fini de la tranquillité relative que nous avions trouvé ici.

C'est avec soulagement que j'avais réussi à écourter la soirée en évitant l'interrogatoire — mais ce n'était que partie remise, j'en était sûr — pendant que les convives finissaient de se dire au revoir. Je me demandais tout de même comment elle avait pu trouver cette idée de frotter une brosse à dents sur le coffre ! J'avais pourtant essayé tout ce qui me passait par la tête pour obtenir une réaction, mais rien n'avait fonctionné. Ni les coups de marteau, ni la perceuse — j'avais bousillé trois mèches à béton, à métal et à carrelage — encore moins la ponceuse qui ne produisait qu'une belle gerbe d'étincelles. Ensuite j'étais passé aux liquides de toutes natures, huile, vinaigre (pourquoi pas ?), eau chaude et froide, de l'essence de térébenthine, du sirop d'orgeat — enfin ça c'était surtout pour m'enivrer de l'odeur qui me rappelait la colle blanche Cléopatre de mon enfance — puis la paille de fer et le papier de verre. Rien. Pas une trace, même légère. Le coffre avait un secret bien gardé. Pourquoi diable fallait-il utiliser une brosse à dent ?

J'ai appris le fin mot de l'histoire, le dimanche soir, sur la route du retour quand Suzanne m'expliqua qu'un jour elle avait voulu faire la poussière autour du coffre et avait naturellement passé sa balayette sur la face supérieure du coffre. Les inscriptions étaient alors apparues brièvement, tant que le brossage continuait et disparaissaient dès que le contact des poils était rompu. Elle avait voulu m'en parler mais c'était, comme d'habitude, passé aux oubliettes le temps que je rentre à la maison le soir. Bien sûr, le secret n'étant plus un secret, elle en avait parlé à sa mère dès que cette dernière lui avait signalé l'objet encombrant et qui prenait la poussière dans la salle de bains. Il faut tout de même que je vous dise que ce coffre a l'étrange particularité de ne pas supporter l'isolement. Vous l'oubliez plus de vingt-quatre heures quelque part, et le voilà qui s'installe automatiquement et sans demander la permission dans le premier coin à l'ombre près de l'endroit où vous vous trouvez. Mieux qu'un chien ! Pas besoin de le nourrir, pas besoin de le sortir, pas un mot plus haut que l'autre, d'ailleurs je ne l'ai jamais entendu faire d'autre bruit que ce chuintement un peu particulier et ce déclic au moment de l'ouverture et de la fermeture de la porte. Bref le compagnon idéal si vous ne cherchiez pas … de compagnon idéal ! Finalement j'avais perdu un refuge somme toute agréable — le séjour en caravane nous avait, comment dire, rapprochés et réveillé quelques ardeurs de jeunesse à Suzanne et moi — contre une énigme dont je ne mesurais pas encore la portée.

πR2. Que pouvait donc bien signifier ces symboles barrés ? Et puis étaient-ce vraiment des symboles ? Cela pouvait tout aussi bien représenter un dessin ou être une sorte de cadrans de contrôle ou bien je ne sais quoi de plus mystérieux encore ? Dès demain, après l'école du matin, j'appellerai ce vieux savant. Il aura peut-être une idée un peu plus précise sur ce qu'il convient de chercher …


Ce billet est ma participation au jeu du sablier de printemps de Kozlika

L'amorce …

Il faut que je vous raconte… C’est une drôle d’histoire en fait, une histoire de brosses à dents ! Dingue !! En fait tout a commencé alors que j’étais chez B. toute la semaine dernière. Nous avions bien senti que quelque chose se tramait dans la salle de bains, et puis il fallait se rendre à l’évidence, il y avait des signes avant-coureurs qui ne trompent pas…

… provient du billet Toothcrush de Matoo.

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