Lettre restante

Et puis un jour, on ose relever la tête. Enfin, pour moi, cela s’est traduit comme cela : j’ai commencé à arpenter la vie en ne contemplant plus le sol, courbée que j’étais sous le poids de mon encombrant boulet, mais redressée, regardant les autres dans les yeux, et l’horizon vers lequel j’allais... Ton boulet, celui que tu m'as légué. Comment veux-tu avancer seule avec ça ? Qu'espérer de vivant alors qu'ils ont pouvoir de vie ou de mort, que dire aux gens pour les réconforter, comment aimer et fabriquer un foyer ? Je n'ai pas voulu ça. Je ne veux pas être ton héritière. Ton pouvoir ou ton devoir, appelles-le comme tu voudras, ne m'intéresse pas.

Il n'est pas dans la nature des hommes de n'avoir un coin de ciel inaccessible pour rêver, pour se surpasser. Comment grandir sans espérer, comment s'affirmer sans se transcender ? Je veux m'affranchir de cela, je veux effacer de ma tête ce que je sais d'eux, ce que tu m'a transmis à propos d'eux. Tu trouves ton accomplissement en en favorisant certains, toujours désignés par eux. Comment peux-tu faire ce choix, comment peux-tu fermer les yeux à ce point ? Il n'est pas dans ma nature, alors que je n'ai pas vingt ans, de subir cela. Je veux faire mes propres choix, je ne veux pas vivre les tiens. Maman l'avait compris depuis longtemps mais je l'ai vu se résigner pour toi ou pour nous, peut-être même pour eux. Il n'est pas dans la nature des vivants de savoir la fin, avant.

Aujourd'hui je suis partie, avec mon enfant dans mon giron, avec un baluchon pour tout bagage. J'ai pris une photo de vous deux que j'aime, j'ai pris une photo de Noé que je chéris. Expliques-lui lorsqu'il aura l'âge, mais pas avant. Pour l'instant dis-lui simplement que je fais des études, ailleurs, pour longtemps. Je l'appellerai et il comprendra, je n'ai pas d'inquiétudes avec cela. Il est fort comme moi, il saura décider le jour venu. Je pars loin de chez nous, je pars loin de chez moi. Je pars pour me retrouver le goût. Je veux croire que les fils des marionnettes sont coupés, que nous avons notre liberté. Ne t'inquiètes pas à propos de moi. Je sais où je vais, je sais qui je rejoins, je sais l'inconnu qui m'attend. Nous ferons comme beaucoup, simplement, parfois en balbutiant, mais je ne connais pas de meilleur moyen, toi mon parent n'y peux rien.

Les pourpres comme tu les nommes. Qui sont-ils ? Quel est l'étendue de leur savoir ? Quelle est leur légitimité ? Pourquoi veulent-ils nous guider ? Ils ont joué de toi et d'autres auparavant, avec ce coffre et ces objets, avec ces expériences et leurs conséquences. Toujours de pire en pire, jamais en mieux, le choix qu'ils t'offraient se rétrécissait à chaque pas, et toi tu avais probablement la foi. Je ne suis pas de leur église, je ne veux pas de leur chemin. Nous ne savons finalement rien de leur vie, nous ne savons toujours rien de leur destin. Un coffre, des objets, une porte, le jeu, et des enjeux qui devenaient de plus en plus cruels avec le temps. Comme effacer les cauchemars, comment apaiser les angoisses, comment ? Lorsque tu sais la portée de tes choix, lorsque tu sais ce que le jeu t'imposera.

Je pars sans haine, je pars sans rancœur, je pars pour moi et je reviendrai le moment venu, quand il faudra.

Agathe, ta fille qui t'aime

PS : Fais une caresse pour moi au vieux chien, je crois qu'il a compris.


Ce billet est ma participation au jeu du sablier de printemps de Kozlika

L'amorce …

Et puis un jour, on ose relever la tête. Enfin, pour moi, cela s’est traduit comme cela : j’ai commencé à arpenter la vie en ne contemplant plus le sol, courbée que j’étais sous le poids de mon encombrant boulet, mais redressée, regardant les autres dans les yeux, et l’horizon vers lequel j’allais...

… provient du billet Histoire du corps (tome 3) de Traou.

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