Un toit pour la nuit ou pour la vie

Depuis quelques décennies, années, mois je goûte le plaisir rare — sauf pour certains qui se reconnaîtront probablement — de ne plus avoir de chez-moi. Et c'est depuis ce temps que je me rends compte de la portée de cette petite phrase qui orne le haut de mon blog depuis quelques temps : On mesure la valeur d'une chose au vide qu'elle laisse lorsqu'elle a disparu.. D'aucuns me diront que j'ai choisi cette situation ou que pour le moins j'en suis le premier responsable. C'est tout à fait exact — cela mériterait tout de même débat or ce n'est pas l'objet de ce billet, mais cela n'enlève en rien le sentiment de perte que l'on ressent. Plus de toit à soi. Plus de lieu ou sa propre intimité peut s'exprimer enfin, à l'abri. Plus d'accès à ce lieu qui sert de refuge ultime pour se reposer ou souffler un peu.

Je ne dors cependant pas sous les ponts. Je dors dans un lit, au chaud, à l'abri des intempéries. Je suis bien accueilli, quand bien même il faut parfois s'accommoder des us et coutumes de ses hôtes, ce qui, vous en conviendrez avec moi, est tout à fait légitime. Seulement voilà, cet abri, parce qu'il est temporaire, parce qu'il n'est pas celui que j'ai choisi, acheté ou loué, parce qu'il n'est pas possible de se l'approprier pleinement, entièrement, ne remplit pas une des fonctions essentielles pour moi, à savoir procurer le sentiment de sécurité que je recherche. Être sous un toit et avoir — avoir dans le sens d'avoir la jouissance pleine et entière— un toit n'est pas du tout semblable.

Il serait prétentieux de ma part d'affirmer que je comprends la souffrance que les sans-abris ou dans une certaine mesure les squatteurs peuvent ressentir alors qu'ils n'ont pas accès à cela. Pourtant j'éprouve le même sentiment d'insécurité, la même souffrance d'avoir perdu ce rempart. Qu'on me comprenne bien. Je remercie infiniment ceux qui m'ont proposé aide et secours pendant cette période pénible. Je ne veux en aucun cas qu'ils pensent que je n'apprécie pas à sa juste mesure ce qu'ils m'offrent volontiers. Seulement comme la plupart d'entre vous le ressent fréquemment au retour d'un voyage, lorsque nous disons qu'il fait bon rentrer chez soi, je ne crois pas que nous en mesurions réellement toute l'étendue et l'importance !

Peu importe les raisons qui m'ont conduit à cette situation. Peu importe les torts et les griefs exprimés. Peu importe le chemin qui m'a conduit ici. Là n'est pas la question. L'abri, la maison, le logis, a ceci de particulier qu'il autorise la prise de risques à l'extérieur parce qu'il permet en contrepartie de s'y protéger et de s'y reposer sans craintes. C'est une composante essentielle de la vie telle que je la conçois et c'est ce qui me permettra de profiter des possibilités nouvelles qui s'offrent à moi.


Billet policé, n'est-il pas ? Qui ménage la chèvre et le choux, qui ne dit rien de la violence de cette souffrance que j'éprouve en ce moment. Quand il faut que j'utilise le coffre de ma bagnole pour stocker des affaires personnelles, et du coup craindre qu'un jour elle disparaisse parce qu'un connard voudra aller s'amuser avec. Quand il faut utiliser une valise, des sacs de sports et les remplir de tout ce qu'on croit avoir besoin, pour finalement s'apercevoir que justement le pantalon qui irait bien aujourd'hui n'est pas là. Quand on se dit au moment de se coucher que le livre qui est resté sur la table de chevet n'est pas là et qu'il faudra s'endormir sans encore une fois. Quand je passe mon temps à chercher mes affaires alors que je sais pertinemment qu'elles sont restées là-bas, dans ce là-bas devenu inaccessible. Et surtout quand, pour embrasser mon fils, je dois demander la permission et faire des kilomètres ! C'est inhumain.

Alors je squatte, où je peux, mais jamais sans pouvoir me dire que je vais enfin pouvoir poser mes valises, me reposer, baisser enfin la garde. J'en ai marre de ces procédures, de ces négociations qui n'en portent que le nom, qui démarrent un jour pour s'interrompre le sur-lendemain sans la moindre explication. J'en ai marre de devoir attendre encore et encore une décision qui s'imposera enfin. Je sais, j'ai lu, j'ai entendu que c'est comme ça que ça se passe, mais pendant ce temps je suis un SDF — pas au sens sans ressources, juste sans domicile fixe — et je suis incapable d'indiquer aujourd'hui une adresse lorsqu'on me la demande ! Passer une commande, et la livrer où ? Au boulot peut-être, je l'ai fait une fois, pressé par le temps, mais je ne veux pas que cela devienne mon adresse. Vous imaginez ça, vous, d'habiter au boulot ? Pas moi !

Alors oui c'était dépaysant au début, les premiers jours, les premières semaines. Je retrouvais une certaine liberté. Seulement je commence à trouver le temps long parce que pour les temps à venir — on m'a promis qu'ils seront âpres et difficiles et qu'ils dureront — il me faut un endroit où je puisse reprendre des forces, me préparer et surtout mettre en sécurité mes affaires. Alors ça va coûter des délais supplémentaires pour quelques projets que j'avais en tête — et j'en ai un certain nombre croyez-moi ! — mais c'est vital pour que justement je puisse continuer à y penser et à en rêver.

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