Honte

Il ne faut pas avoir honte de ce qu’on est ou de ce qu’on a.

Kozlika

J’ai lu cette phrase alors que je venais de dire que j’éprouvais de la honte à me trimbaler avec mes sacs en plastique remplis de vêtements lorsque je vais chez les uns ou chez les autres. En évoquant ces sacs, j’ai aussitôt une image qui revient, celle d’un clochard qui pousse son caddy rempli de sacs bourrés à craquer de ses trésors les plus précieux, que j’imagine être des vieux cartons ou des bouteilles consignées, et c’est exactement l’image que j’ai l’impression de donner. L’image d’un gars qui n’aura pas su se débrouiller suffisamment dans la vie pour se payer une valise digne de ce nom.

Je dois à mes parents d’éprouver cela. Essentiellement mon père qui n’a eu de cesse de dire la honte qu’il éprouvait alors que je n’agissais pas conformément à ses désirs ou selon les règles en vigueur à la maison. Je me souviens d’un stage de vacances que j’avais fait dans la société où il était employé — à un poste de haute responsabilité — et pendant lequel j’avais pris l’habitude d’aller prendre un sandwiche et un café avec un des manutentionnaires, un garçon qui n’avait que quelques années de plus que moi. Au bout de trois jours mon père m’a demandé d’éviter d’aller dans ce bar en sa compagnie au prétexte qu’il ne fallait pas qu’on voit le fils d’un des directeurs avec un simple ouvrier ! Chacun sa place, chacun son monde et que tout soit bien étanche. Et bien sûr j’étais chargé d’expliquer et de justifier cela vis-à-vis du collègue. Grand moment de honte et de solitude ce jour là.

Bien sûr, par la suite, je suis devenu, et à de maintes reprises et dans pas mal de circonstances, la honte de la famille. Surtout lorsque j’ai commencé à pencher du côté ado. Mes copains d’alors n’étaient pas les bons, pas de la bonne société ou de la bonne famille. Dans ces conditions je n’ai jamais osé en ramener un à la maison et je passais mon temps chez les autres. C’était bien chez les autres, enfin c’était l’effet que ça me faisait. Je me souviens qu’à la faveur d’un cambriolage qui avait eu lieu chez mes parents, ils avaient aussitôt soupçonné qu’un ou plusieurs de mes camarades avaient pu être les auteurs du larcin. Finalement la police à conclut que non, heureusement pour moi m’a dit mon père. Comment voulez-vous que je ramène un pote à la maison après ça ? J’avais honte de ce que mes parents pouvaient penser d’eux !

Idem le jour où, tout fier d’avoir enfin pris une décision que je croyais adulte, j’ai exhibé ma toute neuve carte des jeunesses communistes à mon père et à ma mère. J’avais fait cela, non pas par conscience politique, mais pour me faire valoir vis-à-vis d’un copain que j’admirais et qui en faisait partie depuis quelques années et dont les récits des manifestations et des réunions auxquelles il avait assisté m’apparaissaient nimbées d’une aura toute particulière. J’avais hésité un temps, sachant la probable réaction de mon père, puis je m’étais dit qu’il me disait assez que je n’avais aucun goût pour la politique ou pour le monde dans lequel nous vivions. Une bonne manière pour moi de lui prouver le contraire. Je faisais d’une pierre deux coups. Et bien le lendemain, j’ai du rendre ma carte et signifier que je renonçais à m’engager. Pour tout dire, j’ai tout de même participé à la manif’ de la semaine suivante et mes parents n’en ont jamais rien su.

Honte, subst. fém.
A. Effet d’opprobre entraîné par un fait, une action transgressant une norme éthique ou une convenance (d’un groupe social, d’une société) ou par une action jugée avilissante par rapport à la norme (d’un groupe social, d’une société).
B. Sentiment de pénible humiliation qu’on éprouve en prenant conscience de son infériorité, de son imperfection (vis-à-vis de quelqu’un ou de quelque chose).
C. (Aspect de) quelque chose, raison qui fait qu’on a honte (supra B) ou qui est à l’origine d’un effet social d’opprobre.

[CNRTL]


Initialement publié en juillet 2008

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