Guide des bonnes manières

Ouvrir à la page soixante-douze et lire : « Les couverts sont disposés autour de l’assiette, fourchettes à gauche, couteaux à droite, petite cuillère et couteau à fromage au dessus. De chaque côté de l’assiette l’ordre doit suivre celui des plats présentés, de l’extérieur vers l’intérieur. Les lames des couteaux doivent être tournées vers l’assiette, les pointes des fourchettes doivent être tournées vers le bas, dans le souci d’épargner toute blessure au convive… ». Page cent deux, lire encore : « Nous dirons madame la générale pour l’épouse d’un général mais madame seulement s’il s’agit de la femme d’un colonel ou d’un capitaine… ».

J’ai passé des heures, gamin, à recopier ces lignes sur un cahier. Des heures à ingurgiter l’ordre des choses, le sens des convenances, la prestance et les bonnes manières qui montreraient à coup sûr la bonne éducation que mes parents m’aurait fournie. Voilà la première pensée qui m’est venue lorsque je suis arrivé au Rendez-Vous et que j’ai vu cette table à moitié mise et le mauvais goût apparent de la décoration. Pensez-donc, une nappe Vichy rouge et blanche du plus mauvais effet, des couverts en simili argent qui faisaient pitié et surtout cette serviette en papier qui voulait se croire de tissu. Jugez par vous même :

Dyptique, saison 4 - Session 2

N’écoutant que mon envie de bien faire, j’ai aussitôt sonné la serveuse pour lui expliquer quelques détails qui lui seraient du plus grand secours pour la suite de sa pitoyable carrière. Celle-ci, un peu pataude et mal fagotée — le contraire m’aurait fortement impressionné — n’a cessé de se balancer sur ses deux pieds en se triturant les mains pendant que je lui disais la bonne façon de faire. Épuisé par tant d’inertie et d’incompréhension de sa part je l’ai finalement renvoyée en la priant de faire tout de même moins de bruit en partant vers la cuisine, persuadé qu’elle n’avait pas du comprendre un traitre mot des quelques phrases qui étaient arrivées jusqu’à son cerveau. J’avais pourtant pris soin d’utiliser un langage châtié.

Bref, tout le repas n’a été qu’une succession de maladresses, de plats mal présentés, de vins inappropriés et surtout une ambiance de salle de gare trop bruyante, à la limite du supportable. Je n’entendais même plus le bruit, pourtant très léger et discret, de ma fourchette dans mon assiette, c’est dire. Heureusement pour eux j’étais pressé, ayant une course urgente à faire dans l’après-midi pour que je renonce à faire comprendre au tenancier à quel point j’avais été choqué par le service. Trêve de rêverie, il fallait que je m’active.

Je me suis tourné et ai dit au patron qui trônait derrière son comptoir : « Gérard ! Gérarrrrrrrrr, magne ! La note et un calva ! Faut que j’y aille rapidos sinon je vais encore m’faire appeler Arthur par bobonne ! P’tain c’est déjà trois heures ? Vite, ça urge, j’ai rencart à 16 heures à Rungis … Oui oui, pose ça ici, je vais changer le poisson d’eau et je r’viens régler…”. Puis je me suis levé en songeant que j’aurais bien été faire un petit détour par la caravane de Simone avant de décharger le bahut. « Hé hé, décharger, joli, faudra que je le ressorte ça un de ces quat’ ! ».

(Ce texte constitue ma participation au Dyptique, saison 4 - session 2, organisé par Akynou)


Publié initialement le 24 septembre 2008

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