L'herbe d'Abycilie

Les potions magiques, c’est très facile. Il suffit d’avoir quelques ingrédients de base (la cendre volcanique et le venin d’Acromentula sont indispensables). « La cendre volcanique et le venin gna gna gna, c’est ça, et puis quoi encore ? ». Edgar reposa le vieux bréviaire et se mit à réfléchir devant sa fiole fumante. Il s’était inscrit à cette école de sorcier par correspondance, espérant enfin trouver un métier facile et enrichissant. Cela coûtait seulement deux mille piastres pour l’inscription et ensuite cinq cents pour les fournitures. Succès garanti disaient-ils, diplôme reconnu par l’académie impériale et sur les territoires extérieurs. L’offre paraissait alléchante et ce qu’il en avait entendu le confortait dans son idée. Hilmoine, le vieux savant du bout du bourg avait en son temps bénéficié des savoirs de cette université et avait passablement réussi depuis quarante ans qu’il tenait son cabinet privé.

Edgar avait déjà passé trois mois à étudier, trois mois pendant lesquels, tous les lundis, un messager lui apportait ses leçons de la semaine. Ensuite il faisait les exercices demandés, non sans avoir longuement étudié les livres fournis au début de l’année, et en fin de semaine, le même messager, ou parfois un autre, passait prendre les fioles et les potions. Le premier examen arrivait bientôt et Edgar tenait absolument à le réussir. Pas question de perdre cet argent durement gagné sur les marchés en “ramassant” les bourses des bourgeois, bourses qui avaient ou allaient choir sur la terre battue. Ils étaient une douzaine d’élèves pour cette promotion et la course s’annonçait rude, car il n’y avait que quatre places disponibles en deuxième année, deux pour l’année suivante et un seul candidat était susceptible de recevoir le diplôme de fin d’étude. Et ça c’était dans le meilleur des cas, car il n’était pas rare que quelques uns disparaissent étrangement pendant l’année.

Lukia avait passé quelques minutes à observer le jeune homme en robe de bure, qui arpentait de long en large le quai, au bord du fleuve. Il paraissait soucieux et de mauvaise humeur. Cela faisait plusieurs semaine qu’elle le suivait du matin jusqu’au soir, dès qu’il sortait de la pension de famille où il logeait, et elle notait soigneusement toutes ses allées et venues dans un petit carnet à couverture de cuir. Les potions magiques c’est très facile disait le livre, très facile d’accord pensa-t-elle mais il fallait de l’argent et de bonnes connaissances pour pouvoir se procurer tous les ingrédients indispensables. Elle avait alors mis à contribution ce qu’elle avait appris les trois années précédentes, dans l’école d’espionnage, pour se procurer directement chez les autres élèves ce qui lui manquait. Son agilité et sa maîtrise du déguisement lui avait permis d’obtenir tout le nécessaire, voire même plus.

Soudain elle vit le garçon se rapprocher du bord pendant que des bulles éclataient à la surface de l’eau. Une longue et étroite masse sombre finit par déchirer la surface du fleuve et s’éleva dans les airs jusqu’à ce que la moitié de l’engin soit à découvert. Un sifflement aigu perça les tympans des badauds les plus proches et un grondement sourd accompagna l’ouverture d’un sas sur le côté au droit du quai. Une rampe se déroula pour venir s’appuyer sur les pavés devant la bitte d’amarrage. Aussitôt des dizaines de petits hommes chargés de sacs, de caisses et de coffres défilèrent depuis les entrailles du navire sous-marin. Un gros barbu sorti ensuite avec un petit sac en étoffe et se dirigea vers Edgar. « Voilà les herbes promises, annonça-t-il au jeune homme, prenez-en soin car ils n’en auront plus avant la saison prochaine ! ». Edgar ne dit un mot, attrapa sa bourse cachée à l’intérieur de sa cape, en sorti quelques pièces d’or et paya l’homme. Celui-ci lui tendit le sac, prit l’argent et sans un autre mot retourna dans son navire.

L’herbe d’Abycilie était rare et chère, difficile à trouver et ne pouvait être domestiquée. On la trouvait sur l’autre bord du fleuve dans quelques endroits connus seulement de certaines tribus de l’ouest. Edgar comptait bien en faire bon usage au prochain examen, dans un mois, lorsqu’ils devraient tester les potions fabriquées devant le jury. Il avait trouvé dans un vieux recueil une indication spéciale sur cette herbe. Son action était spéciale, binaire était le mot exact. Seule elle n’avait pas d’autre effet qu’un dérangement passager et à peine sensible, par contre, combinée à de l’eau pure elle était alors redoutable. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, ce mélange avait la particularité de vous rendre complètement idiot, et ce tant que vous continuiez à boire de l’eau ou n’importe quel autre liquide car une seule gorgée d’eau claire suffisait à muter le principe actif et s’en était alors fini de toute idée d’étude et d’apprentissage.

Le jour tant attendu par Edgar se profila enfin. C’était la fin de la première année et il avait soigneusement préparé la potion spéciale qu’il avait caché dans sa cape et s’était rendu joyeusement au centre d’examen. Là-bas il se retrouva à attendre dans le couloir que le jury les fasse entrer. Ils étaient neuf ce jour là. Les trois derniers avaient eus un accident ou avaient renoncé en cours de route, à moins qu’il n’aient disparu enlevés par des trafiquants d’esclaves. À l’annonce de son nom Edgar entra et alla se positionner devant l’établi qui lui était désigné par le doyen. Il était le dernier à devoir être appelé et il sorti ses affaires tandis que les autres le regardaient. Doucement il attrapa le fin tuyau qui courait depuis sa fiole caché jusque dans sa manche afin d’être prêt à agir dès que l’occasion se présenterait.

Les épreuves durèrent toute la matinée, pendant laquelle ils furent interrogés et mis à l’épreuve tour à tour. Ensuite, une pause de quelques minutes fut proclamée, le temps pour le jury de se réunir et de décider qui pourrait continuer les épreuves de l’après-midi. Les élèves sortirent en bon ordre. Edgar passa en dernier et profita qu’il passait devant les autres établis pour verser quelques gouttes de sa potion dans les verres d’eau mis à disposition des examinés. Au retour, les épreuves reprirent et ils passèrent quelques heures à soumettre à leurs professeurs l’étendue de ce qu’ils avaient appris. Edgar attrapa son verre une fois l’interrogation orale passée, et se rafraîchit doucement. Soudain il se sentit pris de nausée, ses yeux se révulsèrent et il tomba à terre lourdement. Les autres élèves se précipitèrent à ses côtés et essayèrent de le ramener à la vie mais sans succès. Mort. En un instant. Avant même que les examinateurs puissent agir.

Le doyen retourna à sa chaire et déclara : « Nous cesserons ici les épreuves. Les huit élèves encore vivants sont autorisés à poursuivre demain l’examen. ». Tout le jury sorti alors de la salle tandis qu’une équipe d’infirmiers apparemment coutumiers du spectacle se chargeait du corps d’Edgar. Lukia se retourna un instant avant de sortir à son tour, observa le balancement du brancard qui emportait le jeune homme puis repris sa route vers son prochain objectif. Il lui en restait encore sept à éliminer. Sept qui goûterait son petit mélange personnel, fait à base de cendre volcanique, de venin d’Acromentula et d’herbe d’Abycilie qu’elle avait substituée dans la chambre d’Edgar. Elle était tranquille, cette potion ternaire ne serait étudiée qu’en troisième année. D’ici là, elle saurait bien rester la seule apprentie sorcière vivante du pays !


Texte écrit à l’occasion des sabliers givrés de Kozlika, dont l’entame du grain 8, choisie par Krazy Kitty, provenait d’un billet de Lola sur son blog D’ici là, Potions Magiques :

Les potions magiques, c’est très facile. Il suffit d’avoir quelques ingrédients de base (la cendre volcanique et le venin d’Acromentula sont indispensables).

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