Babushka

De grands bâtiments séparés par une cour de graviers et de terre battue. Des gens vaquent à leurs occupations, ici et là, sans ordre ni logique particulière. Ils sont parfois regroupés autour d’un vendeur qui leur fait l’article. Quelques femmes frottent rapidement du linge dans des grandes bassines fumantes. Le ciel est gris, lourd. Soudain l’alarme, stridente — la sirène se trouve juste au dessus de moi, sur le toit de l’immeuble devant lequel j’étais assis — et je vois tout le monde commencer à courir sans cris ni paroles. Comme des pantins mécaniques, comme une nuée de petites marionnettes, ils se ruent vers les immeubles, vers les portes qui s’ouvrent. Juste derrière moi une femme me fait signe. « Venez, me dit-elle, ne restez pas là où vous risquez d’être blessé ou tué ». Elle se retourne et commence à descendre les escaliers qui mènent à la cave. Figé sur le perron de la porte je reste captivé par sa silhouette qui disparaît. Un reflet bleu métallique puis plus rien. Je reprends mes esprits et me décide enfin à la suivre. D’autres, derrière moi, poussent pour entrer à leur tour.

Un petit garçon est là, dans le coin, assis sur un tabouret métallique. Il a visiblement peur, très peur. Je l’observe un moment et je note dans un coin de ma tête qu’il faudra que j’aille lui parler un peu, le temps que l’alerte finisse. Il a du perdre le contact avec d’autres qu’il connaît, dans la bousculade de ce matin. Plus loin, dans cette petite pièce sombre et humide, éclairée uniquement par un plafonnier grillagé blafard, un militaire observe attentivement un oscilloscope ou un ordinateur. Je ne sais pas bien reconnaître ces instruments. Des symboles et des lignes curieuses parcourent inlassablement l’écran et l’homme ne les quitte pas des yeux. C’est un général. Je viens de voir les étoiles sur l’épaulette. Trois étoiles. Un grondement sourd est perceptible. Il se renforce, se rapproche. Les regards se tournent vers la porte. Soudain un premier claquement, comme un énorme coup de fusil. « Du cent-cinquante ! », s’exclame le général qui reprend aussitôt l’observation de l’écran. Je m’attendais à de grandes explosions mais je m’aperçois que chaque impact à sa propre signature. Parfois un claquement sec comme tout à l’heure, parfois un long déchirement, parfois un simple soupir — les plus effrayants.

« Voyez ce que nous envoie ma grand-mère, ma petite babushka ! » nous dit la femme qui nous a fait descendre. Elle porte une robe de soirée moulante qui la fait ressembler étrangement à une sirène. Bleue, avec des reflets métalliques, qui la couvre du cou jusqu’aux mollets. Elle a de grands yeux clairs, des pommettes saillantes. Elle doit être slave me dis-je en l’observant. Elle se retourne et ressort de la pièce. J’aperçois alors son dos entièrement nu, que la robe ne recouvre pas, et une zébrure étrange qui parcours sa peau de l’épaule jusqu’aux reins. J’aimerais poser mes mains, un instant. Je suis assis dans un coin de cette pièce dont le sol est recouvert de mousse humide. Je pose les mains sur mes oreilles et ouvre la bouche en attendant les déflagrations qui se rapprochent. Je me souviens des leçons apprises à l’école, il y a bien des années, alors qu’on nous avait enseigné comment éviter l’effet du souffle des bombes. Protéger les tympans et ouvrir la bouche, voilà ce qui m’en était resté.

J’ai du mal à respirer par la bouche. Mes poumons me semblent encore pleins de poussière, celle qui vous asphyxie sournoisement. La porte avait claqué violemment lorsque la bombe était tombée dans la cour, juste devant l’immeuble. Le cratère, immense, témoignait de la violence du coup porté. Le ciel n’avait pas changé de couleur, toujours uniformément gris sombre. Je suis assis sur le perron, en attendant l’ambulance. L’éclat fiché dans l’épaule me gêne un peu, mais je ne perds quasiment plus de sang — en ai-je encore ? Le ciel paraît immense, infini, pourtant barré par les immeubles en face. Quelques hélicoptères survolent l’endroit. J’aperçois un oiseau, très haut dans le ciel, point noir sur mouton gris. D’autres le rejoignent et ils sont bientôt des milliers à tourner en rond autour de nous. Autour de moi. Ai-je encore du sang pour eux ?

La mer est immense. Un bateau puis des milliers — ce sont des petites maquettes, des bateaux miniatures à voile, des galions, des galères, un ou deux bateaux à moteur circulent rapidement au milieu de la flotte, quelques oiseaux les observent nonchalamment. Je m’approche. Le petit garçon est là, les deux pieds qui plongent légèrement dans le cratère rempli d’eau. Je l’observe manœuvrer à l’aide d’un long bâton les différents sujets de la scène. Le silence est absolu. Pas un bruit n’accompagne ce qui vole ou ce qui flotte. Rien n’est gris. Rien n’est noir, ni blanc. Tout n’est que couleur brillante, lavée, rutilante. Le soleil est là, il fait beau, il n’y a pas de nuage, la mer est calme. Quelques vaguelettes viennent décorer d’un reflet l’immensité.

Réveil. Le petit garçon me secoue énergiquement. Il me raconte le jour et la nuit passée dans l’abri. La femme en bleu est sa fiancée me dit-il. Elle est partie, définitivement partie. Le général interrompt le récit d’un « Arrêt cardiaque » froid et distant. Une larme coule le long de sa joue. Il se lève alors, se dirige vers nous et tends sa main. Le petit garçon se relève aussitôt et je les observe repartir main dans la main, vers les escaliers. La femme en bleu est là, qui me regarde intensément. Suis-je vivant ? « Voyez mon mari que m’envoie ma babushka, ma petite grand-mère ! » s’exclame-t-elle en me pointant du doigt avant de ressortir.

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