Le bol

Je me souviendrai à jamais, je pense, ce jour où pour la première fois nous avions déjeuné, mon frère et moi alors que nous étions tous juste revenus de colonie de vacances. C’était un des derniers jours d’août. J’avais dix ans. Ils nous avaient envoyés là-bas pour pouvoir s’occuper tranquillement du déménagement dans cet appartement tout neuf qu’ils avaient acheté — c’était leur première acquisition — dans cette résidence encore en construction de la banlieue de l’ouest parisien.

Je me souviens de l’excitation de découvrir ce nouvel univers, cette nouvelle chambre que je partagerai encore pendant de nombreuses années avec mon frère alors que ma sœur, tout juste née ou presque — elle avait un an et demi — avait eu droit à une chambre bien a elle. Je me souviens de l’odeur du neuf dans la maison, de l’odeur de chantier très particulière et reconnaissable entre toute lorsqu’on sortait jouer dehors. Venait-ce de la terre encore fraîchement retournée ou de l’eau croupie qu’on trouvait ici et là au gré des pas qui nous menait vers l’aire de jeu, je n’en sais rien. Un probable mélange de tout ça.

Je me souviens des formes sombres qu’on voyait filer en bas, lorsqu’on observait sans faire de bruit postés sur le balcon à la fin de ces journées d’été, tout en bas de ces six étages. Elles filaient plus vite qu’un chat. Elles filaient ventre à terre. Elles filaient suivies d’une queue qui n’en finissait pas. Des silhouettes aussi grosses que des chats, qui filaient droit vers des endroits inconnus, sans faire de détour, sans jamais ralentir l’allure. Les rats. Je n’ai jamais pu en approcher un de près, et pourtant les travaux ont duré encore plusieurs années, leur présence tout autant, et ce n’était pas faute de les chercher avec mon frère ou les copains.

Je me souviens de ce matin là alors que ma mère se plaignait de la fatigue d’un emménagement qui avait duré — j’étais persuadé qu’ils avaient passé tout le mois à faire ça alors qu’en fait il n’y avait passé que quelques jours, début août — et qui nous bombardait d’ordres et de recommandations. « Ne pose pas ça ici ! » ou bien encore « Mais tu ne vois pas que c’est dans ce placard que c’est rangé ? » ou « Attention au carrelage, il est propre, je ne vais pas le relaver. », ainsi de suite alors que nous nous installions autour de la petite table de la cuisine. Comment il fallait ranger et organiser notre chambre. Comment utiliser tel ou tel endroit. Elle s’énervait de nous voir l’écouter à moitié et nous ne pensions qu’au moment où nous pourrions enfin aller découvrir l’univers qui s’offrait à nous dehors.

Je me souviens de ce bol de chocolat au lait fumant, du pain et des céréales qui étaient posés sur la table attendant que nous les dévorions. Je me souviens du soleil qui entrait à profusion par la fenêtre. Je me souviens de ces tabourets pivotants jaune vif qu’on pouvait faire monter et descendre en débloquant une manette ce qui avait le don d’exaspérer ma mère. Je me souviens. Et puis je me suis tourné. Mon coude a heurté le bol qui s’est fracassé sur le sol répandant morceaux de faïence et la totalité de mon déjeuner sur le sol. Je me souviens des cris de ma mère. Je me souviens des claques reçues ce matin-là, celles qui annonçaient les suivantes.

Je me souviens.

Je me souviens comment j’ai perdu ce sentiment d’habiter chez soi. Comment j’ai commencé à comprendre que j’habitais chez eux et que je n’y étais pas le bienvenu. J’ai conservé ce sentiment jusqu’au jour où je suis entré dans ce studio du 19e arrondissement à Paris, onze ans plus tard. J’ai compris ce jour-là et j’ai compris tous les jours qui ont suivi jusqu’à ce que je parte ailleurs — ou plutôt qu’on me montre d’une manière définitive la porte de la maison — qu’il fallait que je me fasse le plus discret possible, que je prenne le moins de place dans leurs vies. Ce jour-là où j’ai commencé à compter les coups.


Publié initialement le 16 avril 2009

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