Marabout

Il était assis là, sur ce banc de bois vert qui longe la résidence, par loin de chez moi, juste au droit de l’arrêt du bus. Grand, les cheveux crépus, un grand boubou vert foncé et largement brodé d’où sortent deux interminables jambes drapées de blanc. Une paire de chaussure de ville bon marché, des chaussettes noires, presque aussi noires que sa peau qu’on distingue sur quelques centimètres. Étrange camaïeu de noirs.

Il parlait avec animation, le téléphone portable vissé à l’oreille. Une affaire urgente à en juger d’après les quelques mots français qui émaillait sa discussion dans un dialecte inconnu de moi, probablement africain mais qui sait. « C’est garanti, je vous assure ! » disait-il avec un accent prononcé. « En premier ou en deuxième position, pas plus, sinon vous ne me devez rien, juste les frais de dossier. » insistait-il d’une voix forte. Visiblement son interlocuteur se faisait prier pour conclure l’affaire.

Satisfait ou remboursé, c’était marqué sur les flyers qu’il avait posés à côté de lui, dans une veille mallette ouverte. Accompagné bien sûr de la petite étoile de rigueur. J’étais placé trop loin pour vérifier la mention écrite en minuscules caractères tout en bas, mais ce devait être probablement une formule du genre : « Une somme forfaitaire de 1000 euros par dossier sera retenue sur toute prestation pour frais de gestion. » ou quelque chose d’approchant.

J’ai failli m’approcher pour lui poser ma question, la question qui me taraude depuis longtemps déjà et puis je me suis ravisé, à quoi bon. Lui non plus n’aurait pas la réponse, qui pourrait bien l’avoir sachant que j’étais le seul susceptible de la découvrir. Le bus est arrivé pendant que je reculais de quelques pas. J’ai observé le manège des montées et des descentes distraitement et le bus est reparti, sans moi. Il n’a pas jeté un œil autour de lui pendant tout ce temps. Il manipulait un collier constitué de grossières billes de verre de couleur. La tête baissée, le téléphone toujours coincé entre l’oreille et son épaule.

J’avais un problème. Comment lui faire lâcher prise. Comment faire en sorte qu’il redresse la tête mais sans la retourner vers moi qui me tenais à quelques mètres derrière lui. Un cri d’enfant m’avait sorti de cet épineux problème. Il avait tourné la tête pour voir d’où venait ce bruit et le téléphone était tombé entre ses deux jambes, sur le tissu quasiment tendu de son boubou. Il avait observé un moment la scène puis s’était retourné, avait fouillé un peu dans sa mallette pleine de papier et avait repris sa position d’origine, le dos droit, appuyé sur le dossier du banc, les jambes écartées et tendues vers le caniveau. Le téléphone était toujours au même endroit.

Je me suis approché doucement en sortant de ma poche le mince cordon en nylon que j’avais préparé. Les deux extrémités recouvertes de ruban adhésif pour éviter de se couper. J’ai entouré mes mains et j’ai tendu le fil. Tour du cou, serrer, fort, tenir, attendre et compter. Jusqu’à trois fois soixante au moins. C’est long surtout en plein jour, avec du passage aux alentours, les voitures, les passants. Mais finalement on est mieux cachés dans la pleine lumière de la ville anonyme qu’au coin d’un porche sombre. Il a rendu son âme, ses secrets, ses formules magiques, ses incantations qui ne servaient qu’à plumer le pigeon. Je le sais de source sûre, il m’avait promis le retour de l’être aimé. Ceci dit il avait eu raison, elle était revenue, mais simplement pour venir chercher les affaires qui lui restait. Ensuite elle était partie, définitivement partie.

Marabout. Bout de ficelle… au suivant !

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