Le canard des poulets

Il y a quelques semaines de cela je me faisais voler mon fier destrier qui m’attendait sagement en broutant en bas de mon logis. C’était le dernier jour de décembre dernier. Belle façon de terminer l’année bien qu’en fait cette histoire se termine plutôt bien, malgré un très léger délestage du côté du porte-monnaie.

Il y a quelques jours j’avais reçu un appel d’un policier pour m’indiquer que mon scooter avait été retrouvé. Moi qui avais déjà imaginé qu’une bande très organisée était arrivée la nuit avec un véhicule approprié, genre camionnette, s’était garée juste devant l’endroit où mon canasson dormait et l’avait proprement embarqué à l’arrière afin de l’emporter plus loin pour le revendre dans un pays exotique, entier ou en pièces détachées. Il fallait au moins qu’ils soient trois, vu le poids de ma monture qui doit bien peser 270 kilos tout pleins faits ! Bref, j’étais redevenu un pedibus jambus commun comme ceux qu’on croise partout et partout, surtout dans les transports en commun et sur les trottoirs.

Une fois passée l’étonnement de la nouvelle j’avais demandé quand je pouvais venir récupérer mon véhicule. Le policier m’avait alors répondu qu’ils étaient ouverts 24h/24, tous les jours de la semaine, mais qu’il valait mieux que je vienne avant 18h tout de même. C’était un vendredi. J’avais alors abrégé mon labeur quotidien pour partir le plus tôt possible, vers les 16h, afin de me rendre au commissariat en faisant une escale chez moi pour récupérer le casque et les gants tout neufs que j’avais acquis quelques jours plus tôt.

Il faut dire, à cet instant du récit, que j’étais presque décidé à refaire de la moto malgré le possible renouvellement de cette mésaventure — les rues ne sont pas sûres de nos jours —, et qu’afin de m’aider à me convaincre, j’avais opté pour l’achat rapide d’un casque et de gants, mes précédents étant rangés dans mon scooter comme à leur habitude. Bon, pour ne pas vous mentir, vu qu’on est entre nous et que je vous fais confiance pour ne pas dire du mal derrière mon dos, j’étais en fait complètement décidé à acquérir une nouvelle machine et me posait simplement la question de savoir pour quel modèle j’allais opter. Le fait que j’ai depuis retrouvé mon véhicule ne change d’ailleurs pas grand chose à la conclusion à laquelle j’étais arrivée, je conserve simplement mon choix pour la prochaine fois !

Bref, je m’étais rendu vers les 17h au commissariat où je réclamais mon du. Que nenni ! Comment ça ? Eh oui, les effectifs étant ce qu’ils étaient, le policier potentiellement chargé de la restitution ne pouvait abandonner son poste pour conclure ma petite affaire. C’était très dépité que j’avais alors demandé quand je pourrais enfin repartir motorisé. Il m’avait répondu que le lendemain serait bien, vers 9h. Le lendemain, un samedi, peut-être ne seraient-ils pas plus nombreux m’étais-je dit inpetto mais n’avais pas plus insisté et étais reparti le casque sous le bras et les gants dans ma poche.

Le lendemain matin, toujours avec mon casque et mes gants tous neufs, je m’étais rendu de nouveau au commissariat où je racontais ma petite histoire en précisant que j’étais déjà venu la veille, etc. Étant un pratiquant assidu de la lecture dans les transports en commun, j’avais dans ma poche gauche un ouvrage que je n’avais pas terminé, et de loin, et j’en fut fort aise quand vous apprendrez que je n’étais reparti de là qu’aux alentours de midi et demi ! Trois heures et un peu plus passées là, assis sur une chaise dans ce petit sas qui menait vers l’intérieur du commissariat, coincé entre la porte d’entrée et le kiosque du planton.

Après les quelques regards inquisiteurs et (ou) les bonjours sonores de la part des usagers de ce lieu il avait fallu que j’attende que la procédure se mît en place doucement. Comprenez que comme le PV de découverte n’avait pas encore été propagée dans le système, voire même enregistré, allez savoir, le brigadier en charge de mon dossier avait du chercher ici et ailleurs — surtout ailleurs, vu le temps qu’il avait mis — comment enregistrer un PV de restitution. Les minutes et les heures se sont ainsi passées en observant les allées et venues, à écouter à travers les maigres cloisons les quelques bribes de conversations téléphoniques qui me parvenaient, je m’étais alors avancé dans ma lecture du moment au milieu de l’animation d’un commissariat de quartier.

Vers les onze heures environ j’avais remarqué un étrange manège. D’abord un premier policier était passé avec une grosse boîte de conserve dans une main et un sac en plastique dans l’autre et était entré dans un des deux petits bureaux qui donnait sur la petite salle d’attente où j’étais assis. Quelques minutes plus tard (beaucoup en fait), un deuxième était passé portant un mini-four assez grand qui visiblement avait pas mal de bouteille. Ensuite un troisième était entré dans le même bureau et y était resté quelques minutes puis en était ressorti en pestant qu’il n’y arriverait jamais avec un simple couteau de cuisine. Et ainsi de suite pendant longtemps. Je vous avoue que j’avais l’impression que ce qu’il se passait alors n’avait pas grand chose à voir avec le travail que j’imagine habituel d’un policier le samedi matin.

Un policier un peu plus ancien que les autres — ses cheveux poivre et sel, plus sel que poivre d’ailleurs, témoignaient d’un âge assez avancé, en tout cas plus proche de la retraite que du début de carrière —, devant mon air visiblement étonné, m’avait alors révélé le problème récurrent auquel ils étaient confrontés le samedi (et le dimanche aussi je suppose). Le restaurant où ils avaient leurs habitudes était fermé ce jour-là ! Il fallait bien alors qu’ils se débrouillent pour le frichti !

Ils avaient donc décidé, ce jour-même, de préparer un confit de canard assorti d’une quantité raisonnable mais pas frugale de pommes de terre soigneusement épluchées. Seulement la boîte de conserve, rétive, leur posait des soucis. Difficile de l’ouvrir avec un simple couteau de cuisine. Mais à bon policier rien ne résiste et ils avaient fini par en venir à bout à coup de tournevis et de pince coupante puis avaient mis les morceaux du volatile dans un plat joliment entourés des morceaux de patate qui attendaient de passer à la casserole eux aussi.

J’ai encore en tête le fumet fameux qui se dégageait de la rôtissoire qui occupait la moitié du bureau — transformé en cuisine de campagne pour l’occasion — où nous avions fini de nous installer pour signer l’enfin complet PV de restitution qui m’autorisait à (faire) emporter mon précieux chez le docteur pour une expertise et une remise en état, les emprunteurs ayant eu la bonne idée d’essayer de déverrouiller le neiman au tournevis et de guerre lasse avaient fini par laisser tomber (littéralement) l’engin pas très loin après l’avoir poussé quelques centaines de mètres. Ils ne savaient probablement pas que sans la bonne clé, le scooter refuse de démarrer.

La prochaine fois que ça m’arrive, j’irai là-bas avec du pain et une bouteille, des fois qu’ils aient l’idée de m’inviter à rester déjeuner !

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