Le fossé

Je me souviens d’un petit garçon qui venait tous les ans avec ses grands-parents au début du mois d’août. Ils avaient l’habitude d’installer leur grande tente et tout leur attirail dans un verger qui séparait la berge du fleuve et la route qui donnait sur notre ferme. Nous avions du bétail, vaches, veaux et un taureau, quelques cochons, volailles et des lapins pour agrémenter l’ordinaire ou compléter nos revenus, un joli verger de prunes de toutes sortes, des pommiers bien sûr — comment faire autrement dans cette région ? — et quelques hectares de céréales. Tout cela donnait beaucoup de travail, tôt le matin et jusque tard le soir, surtout l’été lorsqu’il y avait les moissons.

À cette époque j’étais déjà bien âgé et c’est en soufflant un peu que je remplissais laborieusement mes tâches. Dès six heures du matin, je partais avec le patron pour la traite des vaches. À cette époque il le faisait à la main, avec un seau et un trépied, pendant que sa femme s’occupait de ramasser les œufs pondus de la nuit et nourrissait les volailles, les cochons et les lapins. Je me souviens qu’ils avaient longuement parlé de commander et de faire installer une trayeuse électrique mais l’importance de l’investissement les freinaient encore beaucoup. L’année prochaine peut-être répétait le fermier, l’année prochaine. Je savais bien qu’il préférait le faire comme son père le lui avait appris et ils n’auraient jamais sauté le pas sans l’insistance du fils ainé qui tenait absolument à moderniser leur outil de travail.

Ce petit garçon était avide de venir travailler et observer nos travaux, du matin jusqu’au soir et dès qu’il nous entendait revenir le matin, vers sept heures une fois le lait récupéré, il courrait à notre rencontre pour demander si on avait, par le plus grand des hasards, besoin de ses services. À chaque fois le patron esquissait un sourire et lui disait de monter avec lui, qu’il allait voir ce qu’il pourrait lui donner à faire. Nous passions alors toute la journée en sa compagnie et il donnait un coup de main, là où il pouvait, du haut de ses neuf ou dix ans et le peu d’habitude qu’il avait des choses de la campagne faisait qu’il ne servait pas à grand chose, mais au moins il ne gênait pas, s’intéressait et apprenait vite.

Il faisait très chaud en ce début du mois d’août et la poussière de la moissonneuse-batteuse rendait la respiration difficile lorsque nous étions sous le vent. Il fallait faire vite, beaucoup de fermiers attendaient leurs tours pour la moisson et on craignait toujours un orage de grêle catastrophique à cette époque de l’année. Alors toute la famille était là, jeunes et moins jeunes, chacun muni d’une fourche pour monter les bottes de pailles sur la remorque. J’avais vu qu’il peinait avec cet outil une fois et demi plus grand que lui et ses mains fragiles commençaient à rougir avec le frottement du manche en bois. Au bout de quelques heures, le fermier l’avait appelé et l’avait fait venir près de lui. « Tu vois ce tracteur, lui avait-t-il dit, eh bien c’est toi qui va monter dessus, le conduire pour avancer la remorque au fur et à mesure qu’on mettra les bottes dessus. J’aurai une personne de plus pour l’ouvrage et on sera plus vite au bout ».

Le garçon était très impressionné, à la fois par l’engin bruyant et remuant et par la confiance du fermier à son égard. L’homme lui avait montré comment mettre doucement les gaz avec le levier pivotant sous le volant et comment freiner l’ensemble en appuyant sur la pédale de gauche. « Essaye », avait-t-il dit, et après avoir senti le garçon hésiter un peu je l’ai vu attraper le levier, le tirer doucement vers lui jusqu’à ce que les yeux du fermier acquiescent et ensuite se tenir fermement au volant pour garder la ligne pendant que l’ensemble commençait à avancer. « Stop ! », cria le fermier quelques secondes plus tard, et le garçon dû s’agripper fermement au volant, se lever et appuyer de toutes ses forces sur la pédale qui était si dure pour lui. Une fois vaincu le ressort de rappel, il finit par obtenir ce qu’il voulait et nous nous sommes arrêtés tranquillement et sans à-coups au bout de quelques mètres.

Nous avons passé quelque temps, lui sur le tracteur, fier comme pas deux du haut de ses trois pommes, et nous avec lui qui suivions à notre rythme. Chaque jour qu’a duré la moisson nous nous retrouvions comme cela, sous le soleil, en nous arrêtant de temps à autres pour laisser souffler les poumons et nous rafraichir. Il avait pris de l’assurance avec le temps et était dorénavant capable de faire des petites manœuvres au bout du champ pour revenir sur le sillon suivant. Jour après jour il apprit à anticiper les réactions en observant le déplacement des roues et la configuration du terrain. Il arrivait à compenser la légère pente que l’on rencontrait parfois sur le bord des champs et le fermier était visiblement satisfait de l’aide qu’il apportait.

Un matin, juste après la collation — quelques tranches de pain garnies de camembert et arrosée de boisson, un mélange de cidre et d’eau fraîche — le fermier demanda à la tablée si quelqu’un avait porté de l’eau au troupeau qui paissait dans le champ près du petit phare. Ce matin là, les yeux du petit garçon avaient brillé lorsque l’homme s’était tourné vers lui pour lui demander s’il se sentait capable de le faire. « Oh oui ! », avait-t-il répondu, car il connaissait bien la route qui menait à ce champ. Le fermier était sorti alors pour atteler la tonne d’eau pleine et démarrer l’engin.

C’était un joli voyage que ces quelques kilomètres parcourus en sa compagnie, car on l’entendait crier et chanter de joie alors qu’il tenait fermement le volant qui gigotait dans tous les sens. Arrivé devant le portail du champ, il avait appuyé comme il on le lui avait appris sur la pédale et doucement il s’était arrêté devant l’entrée. Il avait repoussé le levier d’accélérateur et était descendu pour ouvrir. Ensuite il était remonté, avait redémarré et, après avoir s’être arrêté pour refermer derrière lui, s’était dirigé vers l’abreuvoir qui se trouvait au bord du fossé. Ensuite il avait commencé les manœuvres nécessaires pour amener le robinet de vidange de la tonne juste au dessus de l’endroit voulu.

Une manœuvre, puis deux, c’était difficile car les bêtes avaient détrempé le sol à cet endroit et les roues avant glissaient beaucoup empêchant de tourner correctement. À un moment, le garçon se trouva sur le point de verser l’avant dans le fossé alors il se leva pour freiner comme il avait appris, seulement nous avions déjà entamé la descente et débrayer ne lui servit à rien. Cette fameuse pédale de gauche, l’embrayage, était suffisante pour s’arrêter sur terrain plat, mais dès qu’il s’agissait de freiner quelques tonnes dans une descente il en fallait beaucoup plus, il aurait fallu utiliser la pédale de droite, celle du frein. C’est comme cela que nous nous étions retrouvés avec le nez froissé dans le fossé et bien sûr, avec le poids de la tonne d’eau derrière et le sol mouillé, nous n’avions aucune chance de faire une marche arrière, je n’étais pas assez fort pour cela.

Il avait alors tout arrêté et était reparti à pied, en pleurant vers la ferme pour expliquer sa bêtise. Le fermier n’avait pas beaucoup crié mais on devinait sa colère de voir son outil cabossé et hors d’usage. Il leur avait fallu l’aide d’un autre tracteur et de quelques bonnes volontés pour sortir le tout du fossé et ensuite quelques heures avaient été nécessaires pour retaper la carrosserie qui avait souffert pendant l’accident. J’avais vu le garçon observer les réparations de loin, l’air penaud, espérant un pardon. Ce pardon qui était venu bien plus tard, à la fin des vacances et seulement par la femme du fermier qui l’avait pris en pitié.

Je regrette un peu ce temps là, car depuis ce jour, plus jamais il ne m’a conduit, ni moi ni aucun autre tracteur de chez nous.


Publié initialement le 13 août 2008.

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