Thé à la menthe

C’était un après-midi du mois d’août et il faisait une chaleur étouffante dans le souk de Jérusalem où je me promenais tranquillement. Cela faisait un mois que j’étais dans ce pays particulier et si différent de nos contrées occidentales. Je me souviens de l’étroitesse des ruelles et de la hauteur des petites échoppes remplies de marchandises colorées et odorantes. Tout le quartier était envahi par le brouhaha des passants et des marchands les hélant devant l’entrée de leurs boutiques. Quelques militaires, la mitraillette en bandoulière, marchaient nonchalamment au milieu des touristes intrigués et des autochtones blasés mais néanmoins prudents, ils s’écartaient à leur approche pour éviter toute bousculade. On sentait une tension assez sensible ce mois-ci. Il faut dire pour être honnête que les attentats étaient fréquents ces années-là, pas un seul mois sans une bombe explosant et provoquant son lot de morts et de blessés.

Cela faisait déjà plusieurs jours que je trainais dans le souk à la recherche de quelques souvenirs pas trop onéreux pour mes maigres moyens. Le kibboutz où j’avais travaillé auparavant m’avait rapporté un peu d’argent mais pas au point d’avoir de quoi dépenser sans compter. Je furetais et contemplais les différents étals, souvent attiré par une odeur ou un son particulier je me dirigeais sans me soucier le moins du monde de l’endroit où je me trouvais. Le souk n’est pas très grand, et avec un peu de rigueur — aller toujours tout droit en fait partie —, vous finissez toujours par en sortir. Il n’y avait qu’un endroit à éviter ce jour-là, un samedi, jour de shabbat, c’était le quartier de Méa Shéarim, là où vivent presque exclusivement les juifs ultra orthodoxes, tellement orthodoxes que les forces de l’ordre en ferment l’accès toute la journée pour empêcher les voitures d’y circuler.

Au bout d’un moment je me suis retrouvé devant une boutique de vêtements. Il y avait là, posés pêle-mêle dans des paniers en osier toute une collection de chemises, de djellabas, pantalons, chaussures et sandales diverses, ainsi qu’un lot de ceintures de toutes formes et de toutes tailles. Plus loin à l’intérieur, une série de tapis de toutes dimensions, quelques ustensiles de cuisine, couscoussières et tajines, lampes à huile ou à pétrole, quelques bijoux de pacotille clinquants et une étagère remplie de postes de radio plus gros et imposants les uns que les autres. Un bazar digne des mille et une nuits. J’étais dans un coin du souk un peu moins fréquenté que le reste car les touristes y étaient quasiment invisibles et seules quelques vieilles femmes marchaient dans les ruelles sombres.

Je me suis approché, ayant en tête de trouver une chemise blanche légère pour porter l’été et j’avais remarqué quelques modèles qui me plaisait assez. Aussitôt un petit homme est venu vers moi en parlant arabe ou hébreu, je ne sais plus trop, en me demandant visiblement d’entrer plus loin dans sa boutique. je m’attendais à me faire alpaguer comme n’importe quel touriste et j’ai répondu en anglais que je voulais seulement regarder un peu. Il a répondu aussitôt et en français — mon accent m’avait encore trahi — que je pouvais prendre tout le temps qu’il me faudrait et que si j’avais besoin il était au fond de sa boutique à lire le journal. Me voilà donc à fureter un peu partout jusqu’au moment où je tombe sur la chemise. Celle qu’il me fallait absolument. Une qui s’enfilait par le col, avec un liseré coloré de chaque côté et qui paraissait si légère à porter.

J’allais pour appeler le marchand lorsque je l’ai entendu m’annoncer le prix qu’il en voulait. Il était revenu sans que je m’en rende compte, peut-être parce qu’il guettait mes pas pendant que je parcourais les allées de son magasin et qu’un silence plus long devait signifier pour lui que le client hésitait devant une de ses marchandises. J’entends donc l’homme me dire le prix, que je trouve cher et lui annonce que je n’ai pas beaucoup d’argent avec moi. Le signal était donné, nous allions commencer ce qui fût une expérience tout à fait étonnante pour moi. Nous avons passé quelques longues dizaines de minutes à marchander le prix de cette chemise, en entrecoupant la négociation du récit de tous les malheurs qui faisaient que nous ne pouvions acheter aussi cher ou de vendre à si bas prix. Et que je réfléchis, et que j’offre un nouveau prix et nouvelle discussion sur la qualité du tissu, de la beauté des couleurs, de l’unicité quasi miraculeuse de l’article — probablement cousu à la chaîne dans un pays voisin ou asiatique —, chaque argument était bon pour tenir sa position.

Il était six heures passées lorsque finalement nous sommes tombés d’accord sur le prix âprement négocié de dix shekels — l’équivalent de dix francs de l’époque —, et, une fois réglé, le marchand m’a placé la chemise dans un sac en plastique et me l’a tendu en me remerciant. J’allais pour repartir après l’avoir salué lorsqu’il m’a demandé de l’attendre dehors. Intrigué mais plutôt confiant — je connaissais au moins la moitié de sa vie, imaginaire ou réelle allez savoir — j’ai fait ce qu’il me demandait. Il a commencé à rentrer les paniers qui trainaient devant sa boutique, puis il a sorti une petite table basse, deux petits tabourets, a baissé le store de son magasin presque jusqu’en bas, le temps de rentrer et de revenir une dizaine de minutes plus tard avec une bouilloire fumante et odorante et deux verres colorés. Il m’a fait signe de m’assoir, s’est assis après avoir baissé complètement la devanture, puis a commencé à servir doucement et plusieurs fois de suite, un thé à la menthe brûlant.

Je n’ai jamais bu de thé aussi bon que celui que j’ai dégusté avec cet homme, sans une parole et c’est avec un grand sourire et un signe de la main qu’il m’a dit au revoir avec son bel accent.


Publié initialement le 17 août 2008.

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