Le vélocypède azur et argent

Il était posé contre le mur de ce local à vélo de l’immeuble. Au sous-sol, entre les caves et le local poubelle, près de la rampe inclinée qui donnait vers l’extérieur. D’autres étaient aussi stockés ici, attachés comme il se doit à l’aide de chaines ou de cadenas. Lui, non. Libre, abandonné mais libre. Pas un seul jour il n’est sorti. Pas un seul jour il n’a vu la lumière. Des heures passées dans l’ombre, dans la pénombre, à observer le va et vient de ceux qui partaient sur les routes ou les chemins, de ceux qui roulaient vers les promenades des petits enfants ou les destinations secrètes des plus grands.

Pendant plusieurs mois j’ai observé ce vélo. Un grand, un vieux modèle, lourd, élégant comme on faisait dans le temps. Un joli cadre cintré, un guidon qui invitait à la balade douce, une selle en cuir qui avait depuis longtemps adopté une forme un peu étrange — mais somme toute confortable — et lustrée par des passages répétés. Un cadre tout en courbes, très féminin probablement, des poignées fabriquées dans une matière qui ressemblait à du caoutchouc blanc et qui avait fini par craqueler avec le temps. Et la rouille, partout sur le métal qui avait depuis perdu les couleurs de la peinture, l’oxydation partout sur les jantes et les rayons, le cambouis et la graisse qui avaient durci et la poussière qui recouvrait le tout. Personne n’oserait jamais plus le déplacer, sauf peut-être un jour pour le déposer aux encombrants.

Des mois durant je suis passé devant, en poussant mon petit vélo et en l’observant m’est venue une étrange idée. Et si ce vélo de grand renaissait ? Et si il retrouvait son éclat d’antan ? J’ai fini par me décider. Alors j’ai passé des jours à le nettoyer d’abord, à l’aide de vieux chiffons pour enlever la poussière, déloger cette vieille graisse figée, débarrasser le dérailleur — comble de bonheur il avait trois vitesses — du cambouis, démonter ce que je pouvais, à commencer par les gardes-boues, le porte-bagages, le carter de chaine, pour me faciliter mon travail. Peu à peu ils ont retrouvé une deuxième jeunesse. Ensuite les roues, nettoyées rayon par rayon, consciencieusement, sans oublier les jantes et les pneus dont la gomme avait pâli avec les années qui avaient eu droit à un regonflage conséquent. Débarrassé des stigmates du temps, il en restait un peu tout de même, le vélo commençait à avoir une autre allure.

Des dizaines de chiffons ont péri dans la bataille, mais le résultat était presque à la hauteur du travail fourni. Je me suis alors muni de mes petits pots de peinture à maquette que j’avais eu à mon dernier anniversaire, de deux petits pinceaux, d’un petit pot de yaourt en verre pour les poser, et je suis descendu m’occuper de la deuxième étape. Le cadre avait besoin de retrouver quelques couleurs. J’avais longuement hésité puis m’était enfin décidé pour un joli bleu azur et un argent — cette peinture me fascinait avec celle qui faisait de l’or, ces peintures qui avaient le pouvoir de rendre les choses précieuses — et j’ai commencé laborieusement mon ouvrage. Pas facile avec des pinceaux à maquette de repeindre l’intégralité de ce cadre et du guidon. Pourtant la finesse des poils m’avaient permis de suivre correctement les arabesques présentes sur le métal, et d’éviter sans avoir à les masquer toutes les autres pièces qui ne devaient pas être recouvertes.

Deux ou trois mois ont passé comme ça, jour après jour, après l’école et les devoirs, le samedi et le dimanche dès que j’obtenais la permission de sortir, je passais du temps dans ce local. Dès que quelqu’un arrivait je faisais semblant de nettoyer mon propre vélo que j’avais pris soin de renverser sur sa selle, je ne voulais pas qu’on me surprenne dans mon travail, puis je reprenais dès qu’il était parti. Enfin, le jour attendu était arrivé. Il était un autre, azur et argent, pas très brillant mais c’était le plus beau tout de même. Je l’ai poussé le cœur battant sur la rampe inclinée et je suis monté dessus. Nous avons parcouru doucement quelques mètres, comme pour s’habituer l’un à l’autre, et enfin, domptés, nous sommes partis pour des heures de balade. Toute l’après-midi j’ai parcouru les rues et les routes de la ville où j’habitais. Il était lourd, plus lourd que je ne l’imaginais et j’avais mal aux mollets d’appuyer si fort pour avancer. Il faudrait encore de l’huile pour libérer un peu les roulements, ce serait chose faite dès le retour.

Quelques jours ont passé, une semaine, puis deux. Dès que j’avais un moment je l’enfourchais et je partais me promener, fier comme pas un, juché en haut de ce vélo quasi trop grand pour moi. Je refaisais parfois une retouche de peinture lorsque je découvrais à la lumière du jour une imperfection, je repassais un coup de chiffon pour enlever une petite trace de saleté qui était resté inaperçue pendant ce temps. Jusqu’à ce soir où après l’avoir remisé et attaché avec un cadenas que j’avais acheté avec mon argent de poche, je suis rentré à la maison. Mon père était là qui m’attendait et aussitôt que je suis entré dans l’appartement j’ai reçu une claque magistrale. Un homme était derrière lui, visiblement satisfait qui l’a ensuite salué et est ressorti. « Voleur ! Tu n’es qu’un sale voleur ! File dans ta chambre… », voilà ce que j’ai entendu ce jour-là. Ce n’est que le lendemain que j’ai appris que l’homme était le véritable propriétaire du vélo et me voyant circuler avec était venu se plaindre à mes parents.

J’avais volé ce vélo que je ramenais pourtant tout les soirs dans ce même local où il était abandonné. J’avais volé ce vélo que j’avais pris soin de remettre en état avec les petits moyens que je possédais à l’époque. J’avais volé ce vélo. Volé vélo, volé vélo. Comme un refrain qui tournait dans ma tête. Tout ce que j’avais fait ne comptait pas. J’étais simplement un voleur. J’ai appris douloureusement ce que propriétaire voulait dire, j’ai appris douloureusement qu’il fallait jeter ou abandonner plutôt que recycler. Le vélo a disparu un jour pour réapparaitre enfin entièrement repeint en blanc et doté de pneus neufs. Cet homme n’avait décidément pas de goût, il était redevenu fade, presque transparent. Je l’aimais mon ce destrier azur et argent.


Publié initialement le 18 octobre 2008.

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