L'imbue

Nous avions failli rater le train qui devait nous emmener dans une ville rose et pleine de soleil. Le hasard, le sort ou les lutins ont décidé qu’il n’en serait rien et finalement un autobus vide et bien chauffé s’est présenté à nous alors que nous nous dirigions vers le métro. Quelques minutes plus tard, le dit-métro s’annonçait enfin, alors même que l’affichage électronique avait décidé de faire grève en ce dimanche frisquet de l’hiver parisien. Quelques longs couloirs à tirer un sac fort large et lourdement chargé de nos affaires, quelques hautes marches à porter le même sac toujours aussi large et lourd[1] et enfin le quai avec son cortège de partants et d’accompagnateurs qui rivalisaient d’imagination pour ralentir la progression de chacun. Il était sept heures vingt-huit lorsque le réveil n’a pas sonné et il était huit heures huit lorsque nous sommes enfin montés dans la voiture du train en partance.

Les plus de cinq heures qui ont suivi nous ont permis de récupérer de toute cette agitation. C’est reposés, pour autant qu’on puisse l’être après avoir passé un quart de journée assis sur des fauteuils certes confortables, mais tout de même bien fourbus que nous sommes descendus à notre destination. Un fort beau soleil nous attendait, le même que le parisien que nous avions laissé, et un froid moins piquant que celui qui nous avais rafraîchit le matin pendant notre course après le temps. Embrassades, retrouvailles, discutailles, etc jusqu’au moment où nous avons été emmenés tels des princes devant l’entrée du théâtre où avait lieu la représentation. Nous avions des places réservées pour un récital de Dame Felicity Lott, fort surprenante dans un registre entièrement dédié à l’amour, et nous nous sommes retrouvés fort bien placés au sixième rang, juste en face du piano à queue — peut-être un demi ou un quart, allez savoir — qui allait accompagner l’artiste pendant son spectacle.

Seize heures ont sonné alors que les derniers spectateurs prenaient place dans la salle, ma foi fort bien remplie, lorsqu’un couple est arrivé et s’est assis juste devant nous. Lui, la cinquantaine bedonnante, cheveux poivre et sel avec beaucoup de sel, une paire de lunettes à monture d’écaille il me semble — ma mémoire peut me jouer des tours —, un costume sombre de bonne facture pour autant que je puisse en juger et la grosse montre en métal qui va avec. Elle, la quarantaine passée ou maquillée, je ne sais pas trop, habillée d’un costume sombre également, blonde coupe carrée façon business-women, et le m’as-tu-vu de rigueur. À peine était-elle assise qu’elle s’avachissait sur son fauteuil en se languissant pour je ne sais trop quelle raison. Elle me faisait penser à cette actrice qui jouait cette avocate blonde dans la série « Avocats et associés » qui passait il y a quelques années sur une des chaines de télévision.

Enfin, le calme se faisait doucement dans les rangs, un couple de personnes plutôt âgées sont arrivées et ont justement réclamé les deux places que le couple précédent avait choisies. Bref conciliabule entre les quatre et miss business-women se lève enfin, en montrant à tous la goujaterie manifeste que ces personnes avaient à son égard. On osait la faire déplacer, pour lui prendre la place qu’elle avait choisie ! Son mari ou son amant ou son compagnon, enfin bref, celui qui lui servait de cavalier finit par lui glisser un mot ou deux à l’oreille et ils partirent s’installer légèrement à l’écart, sur les rangs de côté. Malheureusement pour le vieil homme, celui-ci avait quelques difficultés à se mouvoir, il était d’ailleurs équipé d’une canne, et ne put s’installer à sa place, ne pouvant étendre complètement sa jambe qui était prise dans une gouttière. Sa femme et lui décidèrent alors de se placer ailleurs et retournèrent vers les rangs de côtés, plus faciles d’accès et de disposition si l’on choisissait une place au bord de ceux-ci, justement à l’endroit ou la miss et son compagnon avait finis par s’installer.

Celle-ci, voyant les deux places se libérer, se leva aussitôt pour revenir reprendre possession en disant à haute et intelligible voix que finalement il n’aurait pas été besoin de les déplacer pour en arriver là. Ils sont donc revenus s’asseoir devant nous, elle toujours à s’avachir aussitôt sur son fauteuil, en n’oubliant pas de maugréer à voix haute sa déception de ne pas avoir été remerciée d’avoir cédé sa place deux fois ! Elle a ensuite consciencieusement montré qu’elle connaissait fort bien la mise en scène et les œuvres choisies en s’esclaffant pour ne pas dire plus, certes aux mauvais moments me semble-t-il, et en répétant à plusieurs reprises : « Ah ! Felicity ! », comme si elles étaient les meilleures amies du monde.

Il m’espanterait fort qu’il en fut ainsi, sans même chercher à trouver quelconque affinité entre l’artiste formidable que nous avons eu le bonheur d’écouter sur scène et cette imbue d’elle même qui tenait à faire sa partie de spectacle dans la salle. Je garde cependant un excellent souvenir de ce récital, même s’il fut légèrement troublé, qui me donne ainsi l’occasion d’écrire un petit récit décalé.

Dame Felicity Lott, bravo.


Publié initialement le 29 décembre 2008.

Notes

[1] C’est curieux comme les stations de métro qui donnent sur les gares parisiennes sont dépourvues du moindre escalator, alors que c’est souvent celles-ci que nous fréquentons chargés de valises et de cabas.

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