L'escalier

J’ai passé des heures, assis sur la plus haute marche du dernier étage, dans l’escalier de cet immeuble où nous habitions passé mes dix ans. Bien souvent, l’exaspération née d’une mystérieuse goutte d’eau qui avait fait déborder je ne sais quel vase aboutissait à un exil vers ce lieu froid, gris et poussiéreux. Du béton, un peu de métal pour la rambarde et pour l’échelle qui, à condition d’avoir la clé du cadenas, permettait d’aller explorer le toit, au dessus de ma tête — ce que je n’ai jamais pu faire à mon grand dam. Un univers de silence ponctué de temps en temps — mais toujours en sourdine — par les bruits en provenance de la cage d’ascenseur toute proche ou des moteurs situés juste au dessus de la dalle qui formait le plafond.

C’était rapidement devenu la punition préférée de ma mère lorsque mon père n’était pas encore rentré du travail et qu’elle ne me supportait plus. Punition, exil, mis au ban, écarté de la vie qui continuait pendant ce temps dans l’appartement tout proche. Je n’ai aucun souvenir douloureux ou pénible de cet endroit. Je n’y avais ni froid ni chaud, quelque soit la tenue que je portais — encore habillé ou en pyjama —, je n’y avais pas peur à condition de me lever et de rallumer les lumières aussitôt qu’elles s’éteignaient et c’était bien plus vaste que le sombre placard où j’étais envoyé plus petit quand il fallait que je disparaisse de la vue de mes parents.

Je me souviens avoir relu en pensée mes lectures du moment, avoir laissé divaguer mes pensées, avoir apaisé mes colères et mes incompréhensions de ces comportements d’adulte qui me prenaient sans cesse à contrepied. Je me suis transporté dans des mondes différents, j’ai goûté le plaisir de laisser libre court à l’imagination nourrie des contes et légendes mythologiques dont j’étais friand et des quelques romans de science-fiction que j’avais commencé à explorer.

C’est souvent avec regret que j’étais rappelé à l’intérieur, que j’étais contraint de quitter cet endroit où j’étais bien plus à l’abri et finalement très libre que n’importe où dans la maison. Parfois la faim contrebalançait ce sentiment mais le retour était le plus souvent un prélude à la correction qui allait suivre, et ma journée allait probablement se terminer par un « File dans ta chambre te coucher » sans passer par la case dîner.

Je ne me souviens pas m’être ennuyé une seule fois dans cet endroit nu, lisse et gris. C’était une cage d’escalier qui n’avait rien d’une cage. C’était une cage d’escalier avec des marches qui me permettaient de m’enfuir. C’était un début de liberté. Il m’arrivait d’être profondément agacé lorsque parfois quelqu’un passait par là pour descendre ou monter, ce qui ne manquait pas de m’interpeler tant les chances que cela se produise étaient faibles ! Qui donc aurait eu l’idée saugrenue d’utiliser les escaliers alors qu’un ascenseur était à portée ? Quelques mots grommelés suffisaient en réponse au questionnement qui ne manquait pas d’intervenir et ils suffisaient visiblement.

J’aime de temps en temps m’asseoir sur une marche d’escalier, dans un endroit inconnu qui me procure l’anonymat et la sécurité recherchée pour réfléchir, pour prendre le temps de méditer un peu. J’aime ce sentiment d’avoir du temps à moi, du temps pendant lequel je suis sûr qu’on ne viendra pas me perturber et me déranger. Je me rends compte maintenant que ces moments passés dans l’escalier étaient les seuls moments qui m’appartenaient vraiment, ces moments où j’espérais secrètement me faire oublier le plus longtemps possible par ceux qui étaient restés enfermés dedans.


Publié initialement le 26 avril 2009.

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