Lettre à son père

De mes premières années, je ne me rappelle qu’un incident. Peut-être t’en souvient-il aussi. Une nuit, je ne cessai de pleurnicher en réclamant de l’eau, non pas assurément parce que j’avais soif, mais en partie pour vous irriter, en partie pour me distraire. De violentes menaces répétées plusieurs fois étant restées sans effet, tu me sortis du lit, me portas sur la pawlatsche[1] et m’y laissas un moment seul en chemise, debout devant la porte fermée.

Je ne prétends pas que ce fût une erreur. Peut-être t’était-il impossible alors d’assurer le repos de tes nuits par un autre moyen ; je veux simplement, en le rappelant, caractériser tes méthodes d’éducation et leur effet sur moi. Il est probable que cela a suffi à me rendre obéissant par la suite, mais intérieurement, cela m’a causé un préjudice. Conformément à ma nature, je n’ai jamais pu établir de relation exacte entre le fait, tout naturel pour moi, de demander de l’eau sans raison et celui, particulièrement terrible, d’être porté dehors. Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l’ultime instance, pouvait presque sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur la pawlatsche, prouvant par là à quel point j’étais nul à ses yeux.

A cette époque, ce n’était qu’un modeste début, mais ce sentiment de nullité qui s’empare si souvent de moi (sentiment qui peut être aussi noble et fécond sous d’autres rapports, il est vrai) tient pour beaucoup à ton influence. Il m’aurait fallu un peu d’encouragement, un peu de gentillesse, j’aurais eu besoin qu’on dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi tu me le bouches, dans l’intention louable, certes, de m’en faire prendre un autre. Mais à cet égard, je n’étais bon à rien.

Tu m’encourageais, par exemple, quand je marchais au pas et saluais bien, mais je n’étais pas un futur soldat ; ou bien tu m’encourageais quand je parvenais à manger copieusement ou même à boire de la bière, quand je répétais des chansons que je ne comprenais pas ou rabâchais tes phrases favorites, mais rien de tout cela n’appartenait à mon avenir. Et il est significatif qu’aujourd’hui encore, tu ne m’encourages que dans les choses qui te touchent personnellement, quand ton sentiment de ta valeur est en cause, soit que je le blesse (par exemple, par mon projet de mariage), soit qu’il se trouve blessé à travers moi (par exemple quand Pepa m’insulte). C’est alors que tu m’encourages, que tu me rappelles ma valeur et les partis auxquels je serais en droit de prétendre, que tu condamnes entièrement Pepa. Mais sans parler du fait que mon âge actuel me rend déjà presque inaccessible à l’encouragement, à quoi pourrait-il me servir s’il n’apparaît que là où il ne s’agit pas de moi en premier lieu.

Autrefois, j’aurais eu besoin d’encouragement en toutes circonstances. Car j’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. Il me souvient, par exemple, que nous nous déshabillions souvent ensemble dans une cabine. Moi, maigre, chétif, étroit ; toi, fort, grand, large. Déjà dans la cabine je me trouvais lamentable, et non seulement en face de toi, mais en face du monde entier, car tu étais pour moi la mesure de toutes choses. Mais quand nous sortions de la cabine et nous trouvions devant les gens, moi te tenant la main, petite carcasse pieds nus vacillant sur les planches, ayant peur de l’eau, incapable de répéter les mouvements de natation que, dans une bonne intention, certes, mais à ma grande honte, tu ne cessais littéralement pas de me montrer, j’étais très désespéré et, à de tels moments, mes tristes expériences dans tous les domaines s’accordaient de façon grandiose.

Là où j’étais encore le plus à l’aise, c’est quand il t’arrivait de te déshabiller le premier et que je pouvais rester seul dans la cabine pour retarder la honte de mon apparition publique, jusqu’au moment où tu venais voir ce que je devenais et où tu me poussais dehors. Je t’étais reconnaissant de ce que tu ne semblais pas remarquer ma détresse, et, d’autre part, j’étais fier du corps de mon père. Il subsiste d’ailleurs aujourd’hui encore une différence de ce genre entre nous.

A cela répondit par la suite ta souveraineté spirituelle. Grâce à ton énergie, tu étais parvenu tout seul à une si haute position que tu avais une confiance sans bornes dans ta propre opinion. Ce n’était pas même aussi évident dans mon enfance que cela le fut plus tard pour l’adolescent. De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extravagante, meschugge[2], anormale. Et avec cela, ta confiance en toi-même était si grande que tu n’avais pas besoin de rester conséquent pour continuer à avoir raison. Il pouvait aussi arriver que tu n’eusses pas d’opinion du tout, et il s’ensuivait nécessairement que toutes les opinions possibles en l’occurrence étaient fausses, sans exception.

Tu étais capable, par exemple, de pester contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et cela non seulement à propos de points de détail, mais à propos de tout, et pour finir, il ne restait plus rien en dehors de toi. Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. C’est du moins ce qu’il me semblait.

Au vrai, tu avais si souvent raison contre moi que c’en était surprenant ; rien de plus naturel quand cela se passait en paroles, car nous allions rarement jusqu’à la conversation, mais tu avais raison même dans les faits. Cependant, il n’y avait, là non plus, rien de spécialement incompréhensible : j’étais lourdement comprimé par toi en tout ce qui concernait ma pensée, même et surtout là où elle ne s’accordait pas avec la tienne. Ton jugement négatif pesait dès le début sur toutes mes idées indépendantes de toi en apparence ; il était presque impossible de supporter cela jusqu’à l’accomplissement total et durable de l’idée. Ici, je ne parle pas de je ne sais quelles idées supérieures, mais de n’importe quelle petite affaire d’enfant. Il suffisait simplement d’être heureux à propos d’une chose quelconque, d’en être empli, de rentrer à la maison et de le dire, et l’on recevait en guise de réponse un sourire ironique, un hochement de tête, un tapotement de doigts sur la table : « J’ai déjà vu mieux », ou bien : « Viens me dire ça à moi », ou bien : « Je n’ai pas la tête aussi reposée que toi », ou bien : « Ça te fait une belle jambe ! », ou bien encore : « En voilà un événement ! »

Il va sans dire qu’on ne pouvait pas te demander de l’enthousiasme pour chacune de nos bagatelles d’enfants, alors que tu étais plongé dans les soucis et les peines. D’ailleurs, il ne s’agissait pas de cela. L’important, c’est plutôt qu’en vertu de ta nature opposée à la mienne, et par principe, tu étais toujours poussé à préparer des déceptions de ce genre à l’enfant, que l’opposition s’aggravait constamment grâce à l’accumulation du matériel, qu’elle se manifestait par habitude, même quand tu étais par hasard de mon avis et que, puisque aussi bien il s’agissait de ta personne et que ta personne faisait autorité en tout, les déceptions de l’enfant n’étaient pas des déceptions de la vie courante, mais touchaient droit au cœur. Le courage, l’esprit de décision, l’assurance, la joie de faire telle ou telle chose ne pouvaient pas tenir jusqu’au bout quand tu t’y opposais ou même quand on pouvait te supposer hostile ; et cette supposition, on pouvait la faire à propos de presque tout ce que j’entreprenais.

Cela s’appliquait aussi bien aux idées qu’aux personnes. Il te suffisait que quelqu’un m’inspirât un peu d’intérêt — étant donné ma nature, cela ne se produisait pas souvent — pour intervenir brutalement par l’injure, la calomnie, les propos avilissants, sans le moindre égard pour mon affection et sans respect pour mon jugement. Des êtres innocents et enfantins durent en pâtir. Ce fut le cas de l’acteur yiddish Löwy, par exemple. Sans le connaître, tu le comparais à de la vermine, en t’exprimant d’une façon terrible que j’ai maintenant oubliée, et tu avais automatiquement recours au proverbe des puces et des chiens, comme tu le faisais si souvent au sujet des gens que j’aimais. Je me rappelle particulièrement bien l’acteur, parce qu’à cette époque j’ai écrit ce qui suit sur ta manière de parler de lui :

« C’est ainsi que mon père parle de mon ami (qu’il ne connaît pas du tout), uniquement parce qu’il est mon ami. C’est quelque chose que je pourrai toujours lui opposer quand il me reprochera mon manque de gratitude et d’amour filial. »

Je n’ai jamais pu comprendre que tu fusses aussi totalement insensible à la souffrance et à la honte que tu pouvais m’infliger par tes propos et tes jugements. Moi aussi, je t’ai sûrement blessé plus d’une fois en paroles, mais je savais toujours que je te blessais, cela me faisait mal, je ne pouvais pas me maîtriser assez pour retenir le mot, j’étais encore en train de le prononcer que je le regrettais déjà. Tandis que toi, tu attaquais sans te soucier de rien, personne ne te faisait pitié, ni sur le moment ni après, on était absolument sans défense devant toi.

Cependant, tu procédais de la sorte dans toute ta manière d’élever un enfant. Je crois que tu as un certain talent d’éducateur ; ton éducation aurait certainement pu être utile à un être fait de la même pâte que toi ; il aurait aperçu le bon sens de ce que tu disais, n’aurait point eu d’autres soucis et aurait tranquillement accompli les choses de cette façon ; mais pour l’enfant que j’étais, tout ce que tu me criais était positivement un commandement du ciel, je ne l’oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout pour te juger toi-même, et sur ce point tu faisais complètement faillite.

Étant enfant, je te voyais surtout aux repas et la plus grande partie de ton enseignement consistait à m’instruire dans la manière de se conduire convenablement à table. Il fallait manger de tout ce qui était servi, s’abstenir de parler de la qualité des plats — mais il t’arrivait souvent de trouver le repas immangeable, tu traitais les mets de « boustifaille », ils avaient été gâtés par cette « idiote » (la cuisinière).

Comme tu avais un puissant appétit et une propension particulière à manger tout très chaud, rapidement et à grandes bouchées, il fallait que l’enfant se dépêchât ; il régnait à table un silence lugubre entrecoupé de remontrances : « Mange d’abord, tu parleras après », ou bien : « Plus vite, plus vite, plus vite », ou bien : « Tu vois, j’ai fini depuis longtemps. » On n’avait pas le droit de ronger les os, toi, tu l’avais. On n’avait pas le droit de laper le vinaigre, toi, tu l’avais. L’essentiel était de couper le pain droit, mais il était indifférent que tu le fisses avec un couteau dégouttant de sauce. Il fallait veiller à ce qu’aucune miette ne tombât à terre, c’était finalement sous ta place qu’il y en avait le plus. A table, on ne devait s’occuper que de manger, mais toi, tu te curais les ongles, tu te les coupais, tu taillais des crayons, tu te nettoyais les oreilles avec un cure-dent.

Je t’en prie, père, comprends-moi bien, toutes ces choses étaient des détails sans importance, elles ne devenaient accablantes pour moi que dans la mesure où toi, qui faisais si prodigieusement autorité à mes yeux, tu ne respectais pas les ordres que tu m’imposais. Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties : l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi ; une autre, qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis ; une troisième, enfin, où le reste des gens vivait heureux, exempt d’ordres et d’obéissance.

J’étais constamment plongé dans la honte, car, ou bien j’obéissais à tes ordres et c’était honteux puisqu’ils n’étaient valables que pour moi ; ou bien je te défiais et c’était encore honteux, car comment pouvais-je me permettre de te défier ! … ou bien je ne pouvais pas obéir parce que je ne possédais ni ta force, ni ton appétit, ni ton adresse — et c’était là en vérité la pire des hontes. C’est ainsi que se mouvaient, non pas les réflexions, mais les sentiments de l’enfant.

L’impossibilité d’avoir des relations pacifiques avec toi eut encore une autre conséquence, bien naturelle en vérité: je perdis l’usage de la parole. Sans doute n’aurais-je jamais été un grand orateur, même dans d’autres circonstances, mais j’aurais tout de même parlé couramment le langage humain ordinaire. Très tôt, cependant, tu m’as interdit de prendre la parole : « Pas de réplique ! », cette menace et la main levée qui la soulignait m’ont de tout temps accompagné.

Devant toi — dès qu’il s’agissait de tes propres affaires, tu étais un excellent orateur — je pris une manière de parler saccadée et bégayante, mais ce fut encore trop pour ton goût et je finis par me taire, d’abord par défi peut-être, puis parce que je ne pouvais plus ni penser ni parler en ta présence. Et comme tu étais mon véritable éducateur, les effets s’en sont fait sentir partout dans ma vie.

D’une manière générale, tu commets une singulière erreur en croyant que je ne me suis jamais soumis à ta volonté. Je puis dire que le principe de ma conduite à ton égard n’a pas été « toujours contre tout », ainsi que tu le crois et me le reproches. Au contraire : si je t’avais moins bien obéi, tu serais sûrement beaucoup plus satisfait de moi. Contrairement à ce que tu penses, ton système pédagogique a touché juste ; je n’ai échappé à aucune prise ; tel que je suis, je suis (abstraction faite, bien entendu, des données fondamentales de la vie et de son influence) le résultat de ton éducation et de mon obéissance.

Si ce résultat t’est néanmoins pénible, si même tu te refuses inconsciemment à le reconnaître pour le produit de ton éducation, cela tient précisément à ce que ta main et mon matériel ont été si étrangers l’un à l’autre. Tu disais : « Pas de réplique ! » voulant amener par là à se taire en moi les forces qui t’étaient désagréables, mais l’effet produit était trop fort, j’étais trop obéissant, je devins tout à fait muet, je baissai pavillon devant toi et n’osai plus bouger que quand j’étais assez loin pour que ton pouvoir ne pût plus m’atteindre, au moins directement. Mais tu restais là et tout te semblait une fois de plus être « contre », alors qu’il s’agissait simplement d’une conséquence naturelle de ta force et de ma faiblesse.

Tes moyens les plus efficaces d’éducation orale, ceux du moins qui ne manquaient jamais leur effet sur moi, étaient les injures, les menaces, l’ironie, un rire méchant et — chose remarquable — tes lamentations sur toi-même.

Franz Kafka, Lettre écrite à son père.

Pas mieux !

J’aurais pu reprendre chaque paragraphe de cette lettre et l’adapter à mes propres circonstances, à ma propre histoire. Mais le principal est là, vécu et ressenti quasiment de la même manière. Est-ce un hasard, l’éducation ou la tradition qui voulait ça, l’appartenance à une communauté particulière, les racines communes… ?


Publié initialement en avril 2009

Notes

[1] Le balcon qui fait le tour de la cour intérieure dans les maisons d’Europe centrale.

[2] Terme yiddish, d’ailleurs presque passé en allemand : « fou, insensé ».

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : https://open-time.net/trackback/7229

Haut de page