Les journées perdues dans la morne plaine

Alphonse avait atteint la plaine au couchant du troisième jour après avoir rendu compte de sa mission à l’assemblée. Il avait donné toute son énergie, tout son courage pour aller au bout, pour dire, pour transmettre. Las. Il l’était depuis lors et il traînait sa lourde besace dont la sangle lui sciait l’épaule sur les chemins rocailleux qui traversaient les petits contreforts qui menaient là.

Trois jours avaient passé, sans qu’il ne se passe rien. Trois jours avaient passé sans qu’aucun rêve, ni même de cauchemar ne vienne hanter son esprit la nuit qu’il passait roulé dans sa couverture en attendant les premières lueurs du matin. Il faisait froid et Alphonse ne quittait désormais plus sa pelisse qu’il avait trouvée dans un coin de cette ruine encore fumante. Découper un peu de lard dans le morceau qui lui restait encore. Ouvrir une petite boîte de fayots dont le goût avait passé depuis le temps. Allumer un maigre feu avec un peu d’essence du bidon qu’il portait à sa hanche et y poser sa gamelle noircie dessus. Ce rituel Alphonse le déroulait tous les matins et tous les soirs, depuis trois jours.

Il errait ainsi, n’ayant pas d’idée précise de sa destination. Pas de famille, pour autant qu’il s’en souvienne ; mais comment savoir avec ses pertes de mémoire. D’ailleurs il ne se souvenait plus très bien de l’origine de cela. Avait-il été blessé ? Était-il victime d’amnésie depuis toujours ? Comment savoir. En fait Alphonse s’en fichait. Ça ne changerait rien à sa vie de savoir d’où ça venait, ça ne changerait rien à son futur. La semaine passée il avait rencontré un autre vagabond — c’est ainsi qu’il appelait ceux qui comme lui servaient comme estafette — vêtu des mêmes effets réglementaires, la même besace, les mêmes épais souliers. Seules changeaient la forme de la barbe et de la moustache et la longueur des cheveux laissés à l’abandon depuis le départ du camp, bien des semaines auparavant. Ils n’avaient échangé aucun mot, juste un regard qui disait la fatigue et ils s’étaient croisés sans bruit, sans se toucher.

Alphonse avait appris la photo avec son grand-père qui possédait deux boîtiers, un Yashica et un Rolleiflex, qu’il avait en permanence dans son gros cartable en cuir. Il fallait faire attention en les ouvrant, les délicates plaques de fer avaient parfois du mal à glisser l’une contre l’autre. Depuis, le grand-père était parti et lui avait légué un des deux boîtiers, après avoir vendu le second pour payer ses obsèques, qui ne le quittait plus. Rangé, bien enveloppé au fond de la besace dans un chiffon légèrement huilé, le double objectif soigneusement protégé par son capuchon qu’il avait renforcé d’une petite plaque d’aluminium, il ne risquait rien.

Depuis trois jours, Alphonse marchait un peu, puis, fatigué, trouvait un coin où s’arrêter, s’asseyait à même le sol et sortait son appareil. Il le dépliait doucement et commençait à regarder dans le cadre ce qu’il pouvait capturer sur la plaque qu’il avait glissée auparavant dans l’interstice. Sa grande boîte en fer-blanc en contenait encore suffisamment pour le mois à venir, vu la fréquence des clichés qu’il faisait. Aucun depuis la semaine dernière. Personne ne rôdait dans la plaine, personne n’avait à faire ici. Pas de route, pas de chemin, seulement quelques buissons de mauvaises plantes qui griffaient le tissu de son pantalon et attrapaient parfois un pan de son manteau.

Depuis trois jours Alphonse se demandait pourquoi il avait pris cette direction. Depuis trois jours Alphonse avançait et s’arrêtait au gré de sa fatigue. Observant les quelques oiseaux qui volaient haut dans le ciel gris, uniforme. Il n’y avait pas de vent. Pas un souffle pour remuer les herbes au bord de ce petit sentier marqué par les passages des animaux vers la petite mare qui s’étalait à quelques mètres. À moitié caché par un épais buis, Alphonse rêvait qu’il rêverait enfin, cette prochaine nuit. Ses pensées affleuraient un mot, une phrase, mais jamais une idée n’apparaissait clairement, comme une lumière, comme un guide qu’il pourrait enfin suivre. Rien. Morne plaine.

Maryse l’avait vu entrer, ce lundi de février, la nuit pas encore complètement levée. Quelques mégots trainaient sur le sol devant le comptoir et des traces marquaient encore le comptoir en zinc. Le vieux miroir fêlé renvoyait le peu de lumière filtrée par les épais carreaux des deux fenêtres qui éclairaient la salle pendant la journée. Un des deux néons bourdonnait bizarrement, chant funèbre avant que le starter ne claque et l’éteigne complètement. Elle pensa qu’il faudrait en commander plusieurs, sa réserve fondant à vue d’œil. L’électricité était capricieuse depuis quelques mois, depuis le début de l’hiver, pensa-t-elle en allant allumer le vieux lampadaire de secours, dans le coin près du radiateur froid.

Il s’était approché, avait posé son manteau sur une chaise, près de la porte. Avait posé sa besace en enroulant la sangle autour du pied de la table ce qui avait intrigué Maryse. Puis, doucement, il avait commencé à parler. Parler, parler, au point que les rares clients finirent par se taire pour l’écouter. Il racontait sa mission, ce qu’il avait rapporté, les endroits étranges où il était passé, sa peur qui ne l’avait pas quitté d’échouer. Le midi était passé, puis l’après-midi et enfin, lorsque l’heure de souper était arrivée il s’était tu. La salle était pleine. Les gens avaient approché les chaises pour l’écouter. Parfois on entendait les pleurs d’un nourrisson réclamant le sein, parfois les cris des gamins, dehors, qui jouaient sous la pluie, insouciants des choses des grands.

Alphonse parla ainsi pendant trois jours. Trois jours durant le village était venu l’écouter et on avait ouvert les fenêtres pour que ceux qui n’avaient pu entrer puissent l’entendre. Trois jours durant, Maryse l’avait fait dormir dans la remise, entre les futs de bière et les caisses de pommes. Trois jours durant elle avait servi sans compter à boire et parfois à manger. Et puis le soir du troisième jour Alphonse s’est levé de sa chaise et a dit à l’assemblée : « J’ai besoin de vous, de chacun d’entre vous. Dès demain matin, là, juste dehors, vous viendrez, un par un ! ». Aucune autre indication et chacun se demandait ce qu’il avait voulu dire.

Doucement, comprenant que c’était la fin, ils se mirent en route pour leur maison. Quelques murmures flottaient dans l’atmosphère sombre de cette soirée d’hiver. Pas de lune, pas d’étoiles, toujours le même ciel lourd et menaçant. « Tu viendras toi ? » entendait-on parfois, ou encore « Il est pas étrange ? » et encore « On ne sait même pas comment il s’appelle ! ». Tous se posaient des questions et tous viendraient le lendemain matin.

Le matin n’était pas encore tout à fait levé quand Alphonse s’était réveillé. Il rassembla ses affaires, salua Maryse qui s’affairait déjà derrière le comptoir d’un coup de tête et s’assit pendant qu’elle faisait chauffer son café. Il resta là une heure, à observer son va et vient, puis finit d’un coup sec le reste de breuvage froid qui restait au fond de sa tasse et attrapa une chaise et sa pelisse. La porte vibra un moment après son passage troublant quelques secondes les quelques habitués matinaux accoudés au comptoir qui attendaient qu’il se manifeste. Maryse n’y fit pas attention et continua doucement à essuyer sa vaisselle pendant que les autres sortaient derrière Alphonse.

Le jour sera beau aujourd’hui pensa Alphonse, juste ce qu’il faut de pluie et de brouillard. Il traîna sa chaise sur le trottoir, fit une dizaine de mètres, s’arrêta et jaugea les alentours. Ici sera bien pensa-t-il en reposant doucement la chaise. Puis, il se défit de sa vieille pelisse, la posa à même le sol à côté de la chaise, posa de l’autre sa besace et s’assit. L’appareil serait moins lourd ce matin tout comme son esprit. Il allait enfin mettre à exécution son idée, celle qui avait traversé son esprit la veille au soir juste avant de prononcer ses derniers mots.

Il aligna correctement sa chaise, perpendiculairement à la rue, attrapa son appareil, le déplia, le posa doucement sur son ventre en tendant la sangle qu’il avait passé autour du cou et attendit patiemment son premier modèle

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