L'évangéliste

Je marchais déjà depuis quelques longues dizaines de minutes quand je l’ai croisé. Le Louvre, sa pyramide, les centaines de touristes qui se pressaient devant pour faire la photo qu’il fallait rapporter au pays puis j’ai traversé les Jardins des Tuileries, tranquillement, en faisant quelques photos, de ci de là. Des jardins bien rangés me suis-je dit tout à l’heure, en début d’après-midi, trop bien rangés. Je préfère le fouillis plutôt que ces allées tirées au cordeau. Des promeneurs qui discutaient, quelques enfants qui jouaient mais beaucoup moins qu’au Luco. Quasiment toutes les chaises métalliques autour des bassins étaient occupées et chacun essayait de profiter des quelques rayons de soleil qui me faisaient transpirer sous mon Loden.

J’avais choisi cet itinéraire pour cette sortie photo histoire de constater les changements survenus dans ce quartier depuis trente ans, époque où lors de quelques permissions pendant mon service militaire, je m’étais pas mal baladé dans cet endroit. Toujours aussi surfait et finalement pas grand chose de neuf à part peut-être les oriflammes installés probablement la veille pour la cérémonie du 8 mai. J’ai fait quelques photos sur la place de la Concorde, les fontaines, l’Obélisque forcément et les Champs Élysées menant à l’Arc de Triomphe au centre duquel flottait pour cette journée particulière un immense drapeau tricolore.

Je ne sais pas où j’avais la tête parce que je viens de me souvenir de deux photos qu’il aurait fallu faire et que j’ai oublié. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois, à moins que je n’aille en scooter photographier les originaux, à l’abreuvoir de Marly-le-Roi.

Je me suis engagé ensuite dans les petits jardins qui longent l’avenue, du côté droit et c’est là que je l’ai rencontré. Aussi grand que moi, avec un jean et un tee-shirt, le visage bruni d’avoir été longtemps et souvent dehors il m’a interpellé quand je le croisais en me montrant un petit objet tombé au sol.

Je me suis arrêté et j’ai regardé.

Une grosse alliance, en or semblait-il, était à terre au milieu des petits cailloux et j’ai aussitôt pensé qu’il était curieux que quelqu’un ai pu l’échapper. Comment diable cet anneau aurait pu glisser d’un annulaire sans que le porteur ne s’en rende compte ? Je cherchais encore la réponse quand le jeune homme m’a montré les deux marques semi-circulaires qui étaient gravées à l’intérieur. Puis il m’a dit ceci : « C’est votre jour de chance, prenez-le ! ». J’ai observé l’anneau puis le quidam et lui ai finalement répondu que non, que c’était à lui, découvreur de l’objet, de le ramasser et de l’emporter. Sur ces mots j’ai repris mon chemin vers l’endroit que je voulais atteindre, ayant en tête une autre photo à faire ici.

Je n’avais pas fait plus de cinq pas qu’il me relançait encore en m’attrapant le bras : « Si si, prenez-le, c’est votre jour de chance, je suis évangéliste, je ne peux porter des bijoux ! ». Il parlait un français teinté d’un accent assez prononcé que j’avais du mal à identifier. Europe de l’est, peut-être, mais je n’étais pas très sûr.

Voyant sa détermination à me faire profiter de l’aubaine, j’ai fini par prendre l’alliance qu’il me tendait et je suis reparti en me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de cet objet. Je n’avais pas fait cinq pas de plus qu’il me hélait encore pour, cette fois, me demander si je n’avais pas une pièce à lui donner pour manger, ou n’importe quoi d’autre qui puisse avoir de la valeur à ses yeux.

C’est à ce moment que j’ai compris. L’anneau servait d’hameçon et lui permettait d’engager le dialogue qui fait qu’il est beaucoup plus difficile de refuser une aide à celui qui le demande — je me souviens encore de ce livre, précieux, et qui s’intitule Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens . Voyant mon refus de tomber dans son piège que j’avais déjoué, il était devenu beaucoup plus agressif et avait exigé que je lui rende l’alliance que j’avais encore dans la main. Ce que j’ai alors fait.

Il est reparti, furieux, probablement à la recherche de sa victime suivante.

C’est à ce moment que j’ai croisé ce groupe d’une demi-douzaine de jeunes filles, chacune dotée d’un stylo et d’une liste ressemblant à une pétition à signer. Las, je connaissais leur technique, pas comme avec le quidam précédent et j’ai passé mon chemin promptement. Je ne serai pas leur pigeon du moment !

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