Le rapport

Il était rentré dans la rame quelques stations après moi, ce petit matin de la semaine où chacun avait encore les yeux embués de sommeil. Il avait choisi soigneusement son strapontin, à l’opposé des portes qui s’ouvraient sur le quai et s’était assis non sans avoir d’abord relevé légèrement ses deux jambes de pantalon.

Petit, environ un mètre soixante, guère plus, il portait un costume deux-pièces qui avait probablement quelques longues années derrière lui, en tissu noir, une chemise bleu ciel au col serré d’une cravate rayée noire et bleue et un paletot bleu marine vaguement deformé d’avoir été trop porté ; l’ensemble était complété d’une paire de chaussures de ville noire et d’une paire de socquettes de la même couleur.

Ce qui m’avait frappé, alors qu’il était assis presqu’en face de moi, était l’aspect quasi neuf de sa petite serviette en cuir marron posée à plat sur ses jambes, d’excellente facture paraissait-elle, qu’il n’arrêtait pas d’essuyer pour s’assurer qu’aucune poussière étrangère ne venait gâcher son aspect !

Nous avons passé ainsi deux stations avec un petit coup du dos de la main sur sa serviette, de temps en temps, ou bien sur le genou de son pantalon qu’il remettait légèrement en place à l’occasion. Je commençais à me dire qu’il devait avoir un rendez-vous important et qu’il tenait à se présenter de façon irréprochable.

Au milieu de mon trajet, il avait sorti à plusieurs reprises un grand peigne en plastique noir qu’il tenait dans sa poche intérieur de sa veste ; d’abord pour replacer une mèche rebelle de ses rares cheveux argentés, puis pour parfaire l’aspect de sa moustache grise que je n’avais pas remarquée jusqu’ici.

Sa sacoche avait l’air bien remplie et j’imaginais qu’elle contenait peut-être le rapport qui concluait le travail de toute une vie, rapport qu’il allait solennellement remettre à un jury ou à une commission d’études ; j’espérais alors qu’il serait alors reçu correctement et dignement et que son rapport ne serait pas empilé quelque part en attendant qu’il finisse comme bien d’autres dans une poubelle pendant qu’il attendrait une lettre de remerciement, une demande d’approfondissement de telle ou telle partie ou une invitation à venir exposer plus en détail ses travaux.

La minute suivante mes pensées avaient divagué et voilà que la sacoche ne contenait plus qu’une vieille pile de papier journaux et qu’il s’occupait ainsi tous les jours de la semaine à se donner une situation sociale fictive en se promenant au chaud dans le métro en attendant de rentrer le soir dans son petit appartement de la proche banlieue.

Il semblait très âgé, au delà des soixante-dix ans, surement, et probablement plus proche des quatre-vingts probablement ; je me suis demandé, en sortant de la rame, s’il valait mieux être comme ça que dans une maison de retraite à ruminer son passé …

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