Écume d'hiver

Écume d'hiver


Écume d'hiver

Dans l’obscurité le vieux devinait l’aube. Il entendait en ramant les vibrations des poissons volants qui jaillissaient de l’eau, le sifflement de leurs ailes raides quand ils s’élançaient dans la nuit. Il aimait beaucoup les poissons volants ; c’était, pour ainsi dire, ses seuls amis sur l’océan. Les oiseaux lui faisaient pitié, les hirondelles de mer surtout, si délicates dans leur sombre plumage, qui volent et guettent sans trêve, et presque toujours en vain. Les oiseaux, ils ont la vie plus dure que nous autres, pensait-il, à part les pies voleuses et les gros rapaces. En voilà une idée de faire des petites bêtes mignonnes, fragiles, comme des hirondelles de mer, quand l’océan c’est tellement brutal ? C’est beau l’océan, c’est gentil, mais cela peut devenir brutal, bougrement brutal en un clin d’œil. Ces petits oiseaux- là qui, volent, qui plongent, qui chassent avec leurs petites voix tristes, c’est trop délicat pour l’océan

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer

Blocs

Il appelait l’océan la mar, qui est le nom que les gens lui donnent en espagnol quand ils l’ aiment. On le couvre aussi d’injures parfois, mais cela est toujours mis au féminin, comme s’il s’agissait d’une femme. Quelques pêcheurs parmi les plus jeunes, ceux qui emploient des bouées en guise de flotteurs pour leurs lignes et qui ont des bateaux à moteur, achetés à l’époque où les foies de requin se vendaient très cher, parlent de l’océan en disant el mar, qui est masculin. lls en font un adversaire, un lieu, même un ennemi. Mais pour le vieux. l’océan c’ était toujours la mar, quelque chose qui dispense ou refuse de grandes faveurs ; et si la mar se conduit comme une folle, c’est parce qu’ elle ne peut faire autrement : la lune la tourneboule comme une femme.

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer

Gerbe

Le vieil homme était maigre et sec, avec des rides comme des coups de couteau sur la nuque. Les taches brunes de cet inoffensif cancer de la peau que cause la réverbération du soleil sur la mer des Tropiques marquaient ses joues; elles couvraient presque entièrement les deux côtés de son visage; ses mains portaient les entailles profondes que font les filins au bout desquels se débattent les lourds poissons. Mais aucune de ces entailles n’était récente: elles étaient vieilles comme les érosions d’un désert sans poissons.

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer

Mousse

Un ouragan, cela se flaire de loin. Si l’on est en mer, on peut observer les signes dans le ciel plusieurs jours à l’avance. « Les gens de la terre ne comprennent rien au ciel, pensait le vieux ; ils le regardent pas comme il faut. Sans compter que les nuages ça n’a pas la même forme vus de la terre ferme. En tout cas, y a pas d’ouragan en route pour le quart d’heure.

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer

Rochers percés

Je m’appelle Ishmaël. Mettons. Il y a quelques années sans préciser davantage, n’ayant plus d’argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l’envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l’eau. C’est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang. Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, quand je me surprends arrêté devant une boutique de pompes funèbres ou suivant chaque enterrement que je rencontre, et surtout lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer dinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu’il est grand temps de prendre le large. Ça remplace pour moi le suicide. Avec un grand geste le philosophe Catton se jette sur son épée, moi, tout bonnement, je prends le bateau.

Herman Melville, Moby Dick

Bord de tempête

Quant à ceux qui, ayant ouï parler de la Baleine blanche l’aperçurent par hasard, presque tous, au départ, mirent sans crainte les pirogues à la mer comme pour n’importe quelle autre baleine de cette espèce. Mais ces attaques furent suivies de telles calamités, non pas limitées à des poignets ou à des chevilles foulés, à des membres brisés ou dévorés, mais fatales jusqu’à la suprême fatalité et ces échecs désastreux et répétés accumulèrent tant de terreurs sur Moby Dick, ils prirent de telles proportions qu’ils ébranlèrent le courage de bien de vaillants chasseurs à qui était revenue l’histoire de la Baleine blanche.

Herman Melville, Moby Dick

Marée

Des légendes insensées vinrent amplifier l’horreur vraie de ces rencontres meurtrières, car tout événement surprenant et terrible engendre naturellement le fabuleux comme l’arbre abattu des champignons, et bien plus encore que sur la terre ferme, les rumeurs fantastiques se répandent d’abondance sur la mer pour peu qu’elles trouvent un point d’appui dans la réalité.

Herman Melville, Moby Dick

Écume de rocher

« La voilà qui souffle ! » Leur frisson n’aurait pas été plus grand si la trompette du Jugement avait retenti, pourtant ils n’éprouvèrent aucune terreur, et au contraire un certain plaisir car, bien que l’heure fût malvenue, le cri était si solennel, si délirant, si émouvant, que chaque âme à bord eut le désir instinctif de mettre les pirogues à la mer.

Herman Melville, Moby Dick

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